Quand les orchestres portugais faisaient danser le Nord de la France

En français, le titre de la chanson de Tony de Matos, «Ó tempo volta para trás», pourrait se dire «Temps, reviens en arrière». Évidemment, le temps ne revient pas en arrière, pourtant, comme le dit la chanson: «Recordação é saudade… Saudades são desenganos». Serait-ce le cas?

Nous aimons nous souvenir et, comme le chante Victor Espadinha, «Recordar é viver».

Vous l’avez compris: nous allons parler de musique, d’autant plus que le 1er octobre était la Journée Mondial de la Musique.

Dans des précédents articles publiés dans LusoJornal, nous avons évoqué plusieurs étapes de la présence portugaise dans la région lilloise. Nous sommes notamment revenus sur le premier spectacle de folklore organisé dans la région, courant 1967 (lire ICI), ainsi que sur la création de la première association portugaise, en 1966 (lire ICI).

Nous avons également évoqué les premières cérémonies en l’honneur de Notre-Dame de Fátima, au début des années 1970 (lire ICI). Une date qu’il convient toutefois de nuancer. En effet, une image de Notre-Dame de Fátima, placée à l’intérieur d’un présentoir, a circulé dans la région de Lens, de famille en famille, entre les années 1950 et 1980 (lire ICI). Des cérémonies avaient également lieu ici et là, organisées notamment par des soldats du Corps expéditionnaire portugais (CEP) restés en France après la Première Guerre mondiale (lire ICI).

Après les associations, le folklore et les manifestations religieuses, une autre question s’est naturellement posée: quand est apparu le premier orchestre portugais dans la région?

Les premiers musiciens portugais dans la région

La réponse n’est pas simple, d’autant que les formations ont été nombreuses et que les souvenirs, les témoignages et les archives ne permettent pas toujours de déterminer avec certitude qui fut le premier.

Parmi les premiers Portugais à intégrer un orchestre franco-portugais dans la région, on retrouve le chanteur Nuno da Silva, dès le début des années 1970. Il a notamment fait partie des orchestres Arena, Guy Denys et Casino Royal, avant de poursuivre une carrière en solo à la fin des années 1970, début des années 1980.

Du côté des orchestres composés entièrement de musiciens portugais, notre recensement, qui n’est certainement pas exhaustif, fait apparaître plusieurs formations qui ont animé les bals et les festivités de la Communauté portugaise dans les années 1980: Liberty, Estrelas do Norte (Étoiles du Nord), Mirage, Genius, Estrelas Populares (Étoiles Populaires), Stop 5, ainsi que l’Orchestre Typique des Oiseaux du Printemps.

Mais pour comprendre comment ces formations sont nées, il faut revenir quelques années en arrière. Nous nous sommes donc rapprochés de António Soares, originaire de la région d’Aveiro, qui a travaillé à l’usine textile DMC de Loos, dans la métropole lilloise entre 1977 et 2005. Musicien et accordéoniste, il a été l’un des acteurs de cette aventure musicale portugaise dans le Nord de la France:

.

António Soares, quand avez-vous commencé à pratiquer la musique?

J’ai commencé à jouer de la musique en 1964 au Portugal, j’animais beaucoup de bals, notamment pendant la période du travail du maïs. À cette époque, je voyais régulièrement un monsieur qui passait devant la maison de mes parents à vélo, avec un accordéon sur le dos. Je lui ai demandé s’il voulait et pouvait nous aider pour animer les bals. Il a accepté.

Une demoiselle accompagnait également ce monsieur lors des bals. Par la suite, le monsieur est devenu mon beau-frère et sa sœur est devenue mon épouse et ma compagne depuis maintenant 60 ans.

J’ai alors demandé à mon futur beau-frère s’il pouvait m’apprendre à jouer de l’accordéon, un instrument que j’ai appris à pratiquer avant d’émigrer vers la France.

Au Portugal, nous avions appelé le groupe dans lequel je jouais Duarte da Rocha.

À votre arrivée en France, avez-vous continué immédiatement à jouer de l’accordéon?

J’ai tout d’abord commencé, en 1972, à jouer dans le Groupe Folklorique des Portugais du Faubourg de Béthune de Lille, le folklore a donc constitué une première étape importante dans la poursuite de mon activité musicale en France.

Quand est née l’idée de créer un orchestre portugais destiné à animer les bals et les festivités de la Communauté portugaise dans le Nord de la France?

Nous avons créé l’orchestre Estrelas do Norte en 1979. Je jouais de l’accordéon. António Sampaio jouait de l’alto, José Pequeno était guitariste, Joaquim «da Batir» jouait de la concertina et Necas était à la batterie. L’orchestre Estrelas do Norte a existé jusqu’en 1981.

Vous avez arrêté à ce moment-là la musique?

Non. Nous avons recréé tout de suite, encore en 1981, un nouveau groupe auquel nous avons donné le nom de Stop 5, qui a duré jusqu’en 1998. Nous faisions nos répétitions à Loos. À l’époque, j’étais accordéoniste et organiste. António Sampaio jouait de l’alto. Nous avions également un Italien, Pepito, à la batterie, le chant était confié à Teresa Soares et João Silva. Ce dernier a, par la suite, poursuivi une carrière en solo. Je me rappelle que nous avons fait des spectacles en France, mais aussi en Angleterre et en Allemagne.

Une musique au cœur de la vie de la communauté

La création d’Estrelas do Norte témoigne d’une évolution importante de la présence portugaise dans le Nord de la France.

Après les premières associations, les groupes folkloriques et les différentes manifestations communautaires, la musique populaire prend progressivement une place centrale dans la vie sociale des Portugais de la région.

Les bals étaient bien davantage que de simples moments de divertissement. Ils constituaient des lieux de rencontre, permettant aux immigrés portugais de se retrouver, de danser, de chanter et, surtout, de maintenir un lien avec leur pays d’origine.

L’accordéon, la concertina, la guitare, l’alto ou encore la batterie accompagnaient ainsi les fêtes associatives, les mariages, les fêtes religieuses et les nombreuses manifestations organisées par les associations portugaises.

Derrière chaque orchestre, il y avait aussi des hommes et des femmes qui, après une semaine de travail en usine, dans le bâtiment ou dans d’autres secteurs, consacraient une partie de leur temps à la musique.

Estrelas do Norte n’aura finalement vécu que deux années, mais cette formation s’inscrit dans une histoire plus large: celle de la naissance et du développement d’une véritable scène musicale portugaise dans le Nord de la France.

Le temps passe, les souvenirs restent

Il est difficile aujourd’hui de mesurer la place qu’occupaient ces orchestres dans la vie de la Communauté portugaise des années 1970 et 1980. Les archives sont rares (*), les photographies parfois dispersées et les témoignages reposent encore largement sur la mémoire de ceux qui ont vécu cette époque, raison pour laquelle ces souvenirs méritent d’être recueillis.

António Soares nous rappelle qu’avant les grandes scènes, les festivals et les orchestres connus de tous, il y avait des musiciens amateurs, des accordéons transportés sur des bicyclettes et des bals organisés dans les villages portugais. Puis, avec l’émigration, ces instruments et ces traditions ont traversé les frontières.

De 1964 au Portugal à 1977 dans le Nord de la France, le parcours d’António Soares illustre à lui seul une partie de cette histoire.

Le temps ne revient effectivement pas en arrière. Mais la mémoire permet parfois de lui faire un petit détour.

Et comme le disait Victor Espadinha… «Recordar é viver».

À suivre…

.

(*) Je me permets de lancer ici un appel. Si vous faites partie d’organisations portugaises en France, ne détruisez jamais les archives. Si cela encombre, il existe une multitude d’institutions auxquelles vous pouvez les confier et archiver: archives départementales, municipales, généalogistes et bien d’autres.

Deixe uma resposta

Your email address will not be published.

Não perca