LusoJornal | Carlos Pereira

«Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir»: Manuel Vaz Dias nous parle de la contrebande du Wolfram, de Salazar et des mémoires de la frontière

Wolfram (1), mines de Panasqueira, contrebande, Seconde Guerre mondiale, Salazar et transmission de la mémoire: Manuel Vaz Dias revient sur une page méconnue de l’histoire portugaise. À travers les souvenirs de son enfance, l’histoire de son père, mineur à Panasqueira, mais aussi un important travail de recherche historique, il évoque le rôle stratégique du Portugal et de l’Espagne dans le commerce du wolfram pendant la Seconde Guerre mondiale.

Un entretien qui conduit également à une réflexion plus large sur la mémoire, sa transmission et la responsabilité des générations actuelles.

.

Manuel Vaz, votre père, a travaillé dans les mines de Panasqueira. Avez-vous gardé des souvenirs de ce qu’il vous racontait sur son travail et sur cette période, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale?

Je n’ai pas vraiment de souvenirs de ce que mon père m’a raconté, parce que j’étais très jeune. En revanche, j’ai beaucoup parlé de cette période par la suite et un ami de mon père m’a raconté de nombreuses histoires sur ce qu’ils avaient vécu là-bas. Mon père a commencé à travailler aux mines de Panasqueira en 1947-1948. Nous l’avons rejoint en 1949: ma mère, mon frère et moi. Ma sœur n’était pas encore née. Je garde surtout des souvenirs de l’environnement dans lequel nous vivions. Les mineurs travaillaient par équipes et une cloche annonçait le début du travail. Il y avait trois équipes qui se relayaient. À cette époque, officiellement, près de 300 personnes travaillaient dans les mines de Panasqueira, mais beaucoup d’autres personnes gravitaient autour de l’activité minière, notamment dans le cadre de la contrebande, qui a profondément marqué toute cette région. Mon père est malheureusement décédé en mai 1950, victime d’un accident. J’avais quatre ans et demi. Un événement fort douloureux qui m’a marqué pour la vie. Je me souviens aussi des baraquements où nous vivions. C’étaient des constructions en bois, très rudimentaires, le sol était en terre battue et les conditions de vie étaient extrêmement difficiles. Les baraquements étaient situés légèrement en hauteur, les mineurs descendaient par de petits chemins vers la mine. La nuit, on pouvait voir leurs lampes frontales: dans l’obscurité, on apercevait ces petites lumières qui se déplaçaient dans la montagne. Les accidents étaient fréquents. Il y avait régulièrement des morts dans les mines et dans les activités liées à l’exploitation minière. Beaucoup de familles ont été touchées. Il existait d’ailleurs un village appelé S. Francisco de Assis, avec un grand cimetière qui était connu comme le cimetière des mineurs. Les personnes décédées y étaient enterrées parce que les familles n’avaient pas toujours les moyens de transporter les corps jusqu’à leur village d’origine.

La contrebande était une des activités de la région. Quel rôle jouait-elle dans ces villages?

La contrebande était extrêmement importante. Il existait des réseaux organisés. Des personnes récupéraient clandestinement du wolfram et le cachaient dans les montagnes. Il y avait de véritables réseaux de passeurs. Le wolfram était transporté clandestinement vers l’Espagne, où il était ensuite stocké dans différents dépôts. À proximité de mon village, dans la région de Lousa, il existait notamment un immense entrepôt. Il s’agissait d’une grande propriété louée par des Allemands. C’était un lieu de stockage du wolfram extrait localement ou provenant de la contrebande. Une partie considérable du wolfram faisait l’objet de ce commerce clandestin. La demande était extrêmement forte et les prix ont considérablement augmenté pendant la guerre. Le Wolfram passait par Penamacor, Monfortinho, Foios, Souto et autres villages, avant d’aboutir de l’autre côté de la frontière, parfois dans un local qui ressemblait à une mine mais sans exploitation, on y stockait le wolfram avant de celui-ci ne poursuivre son chemin jusqu’en Suisse, en passant par la France et avant d’arriver en Allemagne.

Pourquoi le wolfram était-il aussi important pendant la Seconde Guerre mondiale?

Le wolfram était une matière stratégique. Les Allemands l’utilisaient notamment pour renforcer leur industrie d’armement. Il existait donc un conflit économique et stratégique entre l’Allemagne et le Royaume-Uni autour de cette matière. Les Allemands cherchaient à obtenir le maximum de wolfram portugais et espagnol, tandis que les Britanniques faisaient tout pour empêcher qu’il arrive en Allemagne. Le wolfram portugais et espagnol était donc directement lié à la capacité industrielle et militaire de l’Allemagne, l’Espagne disposait également de ressources importantes, notamment en Galice. Là encore, l’exploitation était largement liée aux intérêts étrangers. Les trois grands producteurs de wolfram en Europe, étaient l’Espagne, le Portugal et l’Autriche, ce dernier ne vendait pas de wolfram, d’autant plus qu’il était sous contrôle allemand.

Peut-on parler d’une complicité des autorités portugaises et espagnoles avec l’Allemagne?

Oui. Il existait une complicité, ou tout au moins une très grande tolérance, au plus haut niveau. Il ne faut pas oublier le contexte politique. L’Espagne de Franco et le Portugal de Salazar étaient proches idéologiquement des puissances de l’Axe. Une grande partie du wolfram portugais et espagnol partait vers l’Allemagne. Des diplomates, des ministres, des hauts fonctionnaires et différents réseaux économiques étaient impliqués. Les Britanniques l’ont compris. Leurs services de renseignement ont essayé de limiter ces exportations, mais la situation était complexe parce qu’il existait des intérêts économiques et politiques très importants. Le wolfram transitait également par d’autres pays, notamment par la Belgique et la Suisse, une partie du minerai pouvait également traverser clandestinement la France avant d’arriver en Suisse, où il était ensuite revendu aux Allemands.

On présente souvent le Portugal comme un pays neutre pendant la Seconde Guerre mondiale. Vous contestez cette lecture?

Absolument. On nous dit souvent: «Le Portugal était un pays neutre, il n’est pas entré dans la guerre». Pour moi, c’est faux. Le Portugal n’est pas entré directement dans la guerre, mais cela ne signifie pas qu’il a été neutre politiquement ou économiquement. Le Portugal a été complice de l’Allemagne nazie jusqu’en 1943. Les éléments dont nous disposons aujourd’hui montrent la proximité et la connivence qui existaient entre le régime de Salazar et le régime nazi. À partir de 1943-1944, Salazar a changé de stratégie, notamment sous la pression des États-Unis et en comprenant que l’Allemagne ne pourrait probablement pas gagner la guerre. C’était essentiellement de l’opportunisme politique. N’oublions pas que, c’est à ce moment-là que le Portugal a autorisé et mis à disposition des Américains, la base des Lajes, aux Açores, qui aura un rôle important au moment du débarquement de juin 1944.

Les réseaux de contrebande ont-ils ensuite joué un rôle dans l’émigration clandestine portugaise vers la France?

Oui, c’est un aspect particulièrement intéressant. Les personnes qui avaient participé aux réseaux de contrebande se sont, pour certaines, converties à partir de la fin des années 1950 et du début des années 1960. On retrouve parfois les mêmes personnes, ou les mêmes familles, dans les réseaux qui organisaient ensuite l’émigration clandestine des Portugais vers la France. Ce sont des réseaux familiaux et transfrontaliers, une partie passait par la région de Salamanque, une autre par la Galice et Vigo. Il existe donc une continuité entre certains réseaux de contrebande et les réseaux de passeurs qui se sont développés avec la grande vague d’émigration portugaise vers la France.

Un travail tout récent vient d’être publié pour raconter cette histoire du Wolfram.

Oui, un collectif de cinq historiens espagnols a mené pendant plusieurs années un important travail dans les archives. Ce travail a été coordonné par l’historienne, spécialiste du thème des migrations, Rosa Arburua Goienetxe en liaison avec l’Universidad de Leon. Le titre de l’ouvrage, édité en espagnol est «Wolfram. El camino negro». Ce travail permet de mieux comprendre l’importance de la complicité entre l’Espagne, le Portugal et l’Allemagne, avec entre eux, le rôle joué par la Suisse (2). Il montre également l’ampleur de l’économie clandestine qui s’est développée autour du wolfram pendant la guerre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le wolfram était tellement précieux qu’on pouvait véritablement parler d’un «or noir».

Aujourd’hui, que reste-t-il de cette activité minière à minas da Panasqueira et en Espagne?

Les mines de Panasqueira restent un site majeur dans la péninsule Ibérique. Leur exploitation a commencé à la fin des années 1920 et a connu une forte expansion pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, le site conserve des ressources importantes. Selon les spécialistes, plusieurs décennies d’exploitation restent possibles, cela montre à quel point Panasqueira constitue un patrimoine industriel et historique exceptionnel. Concernant l’Espagne, deux des trois mines sont actuellement fermées.

Vous évoquez également la politique de Salazar. Comment analysez-vous cette période de la Seconde Guerre mondiale?

On entend parfois cette phrase attribuée à Salazar: «Je vous sauve de la guerre, mais je ne vous sauve pas de la faim». Pour moi, cette phrase résume une partie de la logique du régime. Salazar a fait payer à son peuple les conséquences de sa politique, en maintenant une grande partie de la population dans la misère, dans la répression et dans la peur. Selon moi, Salazar était quelqu’un de cynique, il n’avait pas d’humanité. Comme Franco et comme d’autres dictateurs, il avait compris qu’un peuple éduqué et éveillé devient un peuple qui s’assume. Pour régner, il fallait donc maintenir les gens dans la peur et la terreur. Salazar a gouverné le Portugal pendant plus de quarante ans dans ce contexte.

Pourquoi est-il important aujourd’hui de raconter cette histoire? Est-ce une question de devoir de mémoire?

Je pense qu’il est essentiel de rappeler cette histoire. On parle beaucoup du «devoir de mémoire», personnellement, je préfère parler de travail de mémoire. Travailler sur la mémoire est un véritable travail. Cela demande de l’engagement, de la persistance et de la volonté. Je préfère également parler de transmission. Nous n’avons pas simplement un «devoir de mémoire»: nous avons une mission de transmettre la mémoire. La mémoire ne peut pas rester uniquement dans les livres ou dans les archives, elle doit être transmise, elle doit devenir un lien entre les générations. Transmettre la mémoire, c’est transmettre le vécu, mais aussi les valeurs.

Quelle place les nouvelles générations doivent-elles avoir dans cette transmission?

Nous sommes les témoins de l’histoire dont on vient de parler. Les nouvelles générations seront demain les échos de cette mémoire. Cela fait environ cinquante ans que je consacre ma vie à ce travail. Ce n’est pas uniquement un devoir. C’est un engagement. Le travail de mémoire appartient d’abord aux historiens, qui travaillent sur les archives, mais aussi à toutes les femmes et tous les hommes qui s’intéressent à cette histoire et qui veulent laisser des traces. Il faut transmettre aux nouvelles générations, parce que «un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir».

Pour terminer, qu’est-ce qui vous paraît essentiel dans ce travail de mémoire?

Il y a trois choses essentielles. D’abord, le travail des historiens, qui cherchent dans les archives et établissent les faits. Le travail réalisé par les historiens espagnols sur le wolfram est, à ce titre, phénoménal. Ensuite, le travail de mémoire ne doit pas rester réservé aux spécialistes, il doit être accessible à tout le monde. Enfin, chacun d’entre nous doit pouvoir s’approprier cette question comme une partie vivante de notre histoire. La mémoire fait partie du patrimoine de l’humanité, c’est pour cela que nous devons la transmettre.

.

À travers le destin d’un enfant ayant grandi dans les baraquements des mines de Panasqueira, le parcours de Manuel Vaz Dias rejoint une histoire beaucoup plus vaste: celle du wolfram, de la Seconde Guerre mondiale, des réseaux de contrebande, des relations entre le Portugal, l’Espagne et l’Allemagne nazie, mais aussi celle de l’émigration portugaise vers la France.

Son témoignage rappelle surtout que l’histoire ne se limite pas aux archives, elle se transmet aussi par les souvenirs, les récits familiaux et la parole de ceux qui ont vécu ou recueilli ces histoires.

Pour Manuel Vaz Dias, il ne s’agit pas seulement d’un «devoir de mémoire», mais d’un véritable travail de mémoire, destiné à créer un lien entre les générations.

Une démarche qui trouve son aboutissement dans une conviction forte de Manuel Vaz Dias: «La mémoire fait partie du patrimoine de l’humanité, nous n’avons pas un devoir de mémoire, nous avons une mission de transmettre la mémoire».

.

(1) Le mot Wolfram est d’origine allemand, en France ce minéral, très lourd, et matière première dans l’armement prend aussi le nom de tungstène.

(2) «La place financière suisse joue un rôle décisif pour l’Allemagne nazie en l’aidant à se fournir en wolfram, métal indispensable pour la production d’armements. L’Allemagne qui n’a pas prévu de guerre longue doit l’importer du Portugal, et plus tard de l’Espagne, grâce à des devises remises par les banques suisses», écrit l’historien Rodrigo Lopez Knupfer sur la base de récentes recherches.

Deixe uma resposta

Your email address will not be published.

Não perca