Quand le Portugal neutre devint un carrefour aérien de la II Guerre mondiale : l’évasion du pilote français Jean Dreyfus à Ovar

Près de 160 avions étrangers ont atterri au Portugal pendant la guerre.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, malgré sa neutralité officielle, le Portugal occupe une position stratégique exceptionnelle. Situé à la croisée des routes de l’Atlantique, proche de Gibraltar et de l’Afrique du Nord, le pays devint un espace de passage pour les forces des nations belligérantes, aussi bien sur mer que dans les airs.

La bataille de l’Atlantique, le contrôle des accès à la Méditerranée et les mouvements d’appareils militaires vers l’Afrique du Nord expliquent l’intense activité aérienne observée au-dessus du territoire portugais durant le conflit.

Selon les travaux historiques consacrés à ce sujet, environ 160 avions étrangers ont atterri ou amerri sur le Portugal continental entre 1939 et 1945. Certains appareils furent récupérés par les autorités portugaises et intégrés à l’aviation militaire nationale. D’autres, contraints d’atterrir ou de se poser en urgence, disparurent dans l’océan ou dans les zones côtières portugaises. On estime qu’une centaine d’appareils et leurs équipages se sont ainsi perdus dans les eaux portugaises ou dans des circonstances encore mal éclaircies.

Parmi ces épisodes oubliés figure celui d’un jeune pilote français : Jean Dreyfus, dont le destin allait le conduire d’un atterrissage forcé au Portugal à un engagement dans la Résistance française en Afrique du Nord.

Le Caudron Simoun T-585 : un avion au destin exceptionnel

L’histoire commence en juin 1940. L’Armée française est en pleine débâcle face à l’avancée allemande. Le Gouvernement français a signé l’armistice, mais certains militaires refusent la défaite et cherchent à poursuivre le combat depuis l’Afrique du Nord.

L’appareil concerné est un Caudron C.635M Simoun, un avion de liaison et de tourisme rapide conçu par l’ingénieur Marcel Riffard. Cet appareil, équipé d’un moteur Renault Bengali de 220 chevaux, était considéré comme l’un des avions légers français les plus modernes de son époque.

Le Simoun en question porte l’immatriculation militaire T-585. Il appartient au Groupe aérien d’observation de l’Armée de l’Air française. Après la guerre, son parcours sera encore mouvementé : récupéré par le Portugal, il sera conservé en état de vol jusqu’aux années 1970, avant d’être acquis par le Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget, où il est aujourd’hui exposé.

Mais avant de devenir une pièce de musée, cet avion fut l’instrument d’une tentative d’évasion spectaculaire.

18 juin 1940 : Jean Dreyfus tente de rejoindre l’Afrique du Nord

Le 18 juin 1940, alors que le Général de Gaulle lance depuis Londres son célèbre appel à poursuivre la lutte, un jeune sous-officier français prend une décision similaire à son niveau. Il s’agit de Jean Dreyfus, né le 28 février 1914 à Paris. Sergent-chef de l’Armée de l’Air française, il quitte la base aérienne de Pau sans ordre officiel à bord du Caudron Simoun T-585.

Son objectif est clair : rejoindre l’Afrique du Nord, notamment le Maroc, où il espère continuer le combat aux côtés des forces françaises qui refusent la capitulation.

Les archives du Service historique de la Défense mentionnent son départ comme un «départ irrégulier» : «Sgt/C Jean Dreyfus – Parti sans ordre le 19/06/40 sur avion Simoun pris à la B.A. de Pau – A déclaré à l’atterrissage s’être enfui de France».

Après avoir traversé les Pyrénées et l’espace aérien portugais, l’appareil doit finalement se poser à Ovar, dans le district d’Aveiro.

L’arrestation à Ovar : les archives portugaises témoignent

Un document conservé aux Archives du district d’Aveiro raconte cet épisode.

Dans une lettre officielle datée du 19 juin 1940, le Gouverneur civil d’Aveiro informe les autorités de police de Porto de l’arrivée d’un pilote français : «Jean Dreyfus, sergent de l’air français, qui a atterri hier à 18 heures à Ovar à bord d’un avion civil qui ne lui appartient pas et qui a été réquisitionné par le Gouvernement français».

Le document précise que le pilote est arrêté et qu’un pistolet est saisi.

Le contexte politique apparaît également dans le rapport : les autorités portugaises, sous le régime de l’Estado Novo de Salazar, exercent alors une surveillance étroite sur les étrangers et les réfugiés. Le Consul français à Porto transmet notamment des informations sur les origines juives de Dreyfus et sur de supposées «idées subversives».

Ces mentions doivent être placées dans le contexte de l’époque : elles témoignent davantage du regard des autorités de contrôle portugaises que d’une réalité politique établie.

Du Portugal à Alger : le résistant oublié

Après son arrestation, Jean Dreyfus est hospitalisé à Vendas Novas. Son avion est transféré à Sintra, puis à la base aérienne d’Ota.

L’appareil sera ensuite conservé au Portugal et finalement offert à l’avocat Crespo de Carvalho, de Covilhã, en reconnaissance de services rendus.

Mais le destin de Jean Dreyfus ne s’arrête pas à Ovar.

Après son passage au Portugal, il rejoint finalement l’Afrique du Nord. En Algérie, il s’engage dans les réseaux de résistance qui préparent le débarquement allié du 8 novembre 1942, l’opération Torch.

Devenu Lieutenant, il participe à la prise de contrôle de points stratégiques d’Alger afin de faciliter l’arrivée des troupes américaines et britanniques.

Lors de cette opération, il commande un groupe chargé de neutraliser les communications à la Grande Poste d’Alger. Blessé lors des combats, il est transporté à l’hôpital militaire Maillot, où il meurt le 8 novembre 1942, à l’âge de 28 ans.

Après sa mort, il reçoit à titre posthume les distinctions suivantes : Compagnon de la Libération ; Chevalier de la Légion d’honneur ; Croix de Guerre 1939-1945 ; et Legion of Merit américaine.

Une histoire franco-portugaise sortie des archives

L’histoire du Caudron Simoun de Jean Dreyfus illustre une réalité méconnue : pendant la II Guerre mondiale, le Portugal neutre fut traversé par des centaines d’hommes et de machines pris dans la tourmente du conflit.

Dans les archives portugaises d’Aveiro, un simple rapport administratif révèle aujourd’hui le parcours d’un homme qui, avant de devenir un héros de la Résistance française, avait déjà choisi de refuser la défaite.

Son avion, conservé au Musée de l’Air et de l’Espace en France, reste le témoin matériel de cette aventure : celle d’un pilote qui, en juin 1940, tente de franchir les frontières de l’Europe en guerre pour continuer le combat.

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