En décembre 1967, Jean-Claude Broustail est encore un jeune correspondant et photographe au journal départemental «Le Réveil du Val-de-Marne». Il se rend pour la première fois dans le bidonville portugais de Champigny-sur-Marne (94) à l’occasion de la visite de Georges Marchais.
Ce qui devait être un simple reportage va profondément le marquer.
Près de soixante ans plus tard, ses photographies, longtemps conservées dans ses archives personnelles, retrouvent la lumière grâce au livre «Ceux des baraques», réalisé avec Catherine Dupuy et Christian Raby aux éditions Écrits de lumière.
Nous avons interviewé Jean-Claude Broustail pour LusoJornal. Il revient sur cette expérience et sur les raisons qui l’ont poussé, à l’époque, à retourner régulièrement dans le bidonville pour photographier et témoigner.
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En décembre 1967, vous étiez encore un jeune journaliste et photographe. Quel souvenir gardez-vous de votre première rencontre avec le bidonville de Champigny?
La première fois que je suis allé dans le bidonville, c’était parce qu’on m’avait demandé d’assurer le reportage photographique de la venue de Georges Marchais à Champigny. La délégation était conduite par Louis Talamoni, qui était alors Maire de Champigny, avec différents élus et notamment le préfet du Val-de-Marne.
À l’époque, j’habitais chez mes parents, de l’autre côté de Champigny, au Tremblay, vers le pont de Nogent et l’ancien hippodrome du Tremblay. Le bidonville était donc assez loin de chez moi. Quand je suis arrivé, j’ai été désagréablement surpris de voir comment des gens pouvaient vivre dans de telles conditions.

Vous avez parlé d’un véritable choc.
Oui, c’était un choc. On n’avait jamais vraiment entendu parler de ce bidonville. À Champigny, on n’en parlait pas beaucoup, sauf évidemment parmi les habitants qui vivaient à proximité. Certains, voyaient le bidonville d’un mauvais œil, notamment parce qu’ils pensaient que cela pouvait avoir une influence sur la valeur de leurs biens. Il y avait aussi les problèmes d’odeurs et toutes sortes de réactions.
Vous travailliez alors pour Le Réveil du Val-de-Marne?
Oui. Mais le journal n’a pratiquement rien publié de mon travail. Il me semble qu’une seule photographie est parue. L’essentiel était surtout de signaler que Georges Marchais était venu à Champigny.
À l’époque, je ne mesurais pas non plus l’importance de l’immigration portugaise en France. C’est en discutant ensuite avec différents élus et Adjoints que j’ai appris certaines choses, notamment qu’il existait des accords entre les gouvernements français et portugais pour faire venir des travailleurs portugais.
On m’avait également raconté que, lorsque les autorités ont compris que beaucoup de Portugais arrivant à Champigny étaient accueillis dans un environnement dirigé par des communistes, certaines difficultés étaient apparues pour leur arrivée en France.
Après cette première visite, pourquoi êtes-vous revenu?
Parce que je voulais montrer la détresse de ces gens. Quand j’ai vu les femmes, les enfants et même les bébés qui vivaient dans ces conditions, je me suis dit qu’il fallait absolument témoigner. Je voulais dénoncer cet état de fait: comment pouvait-on laisser des gens vivre ainsi? La municipalité de Champigny essayait pourtant de faire des choses. J’ai appris qu’elle avait notamment inscrit les enfants dans les écoles, installé des points d’eau et tenté d’apporter un peu d’électricité dans le bidonville. Il y avait également un car qui venait chercher les enfants pour les emmener aux bains-douches. La mairie cherchait aussi à recenser les habitants afin de pouvoir, par la suite, les reloger.
Comment les habitants vous ont-ils accueilli lorsque vous êtes revenu avec votre appareil photo?
Au début, je me suis appuyé sur les agents recenseurs de la Mairie de Champigny. Ils connaissaient les habitants et cela facilitait les choses.
Lors de ma première visite, j’avais aussi sympathisé avec le photographe de L’Humanité, Georges-Eugène Starck. Nous avons fini par quitter la délégation et parcourir ensemble les ruelles boueuses pour faire nos photographies.
Par la suite, les habitants ont fini par me reconnaître. Certains me connaissaient et m’ouvraient leur porte. C’est pourquoi je suis probablement l’un des rares photographes à être entré à l’intérieur des maisons.
Une fois, j’ai quand même eu une petite frayeur. J’étais avec mon appareil photo lorsque trois ou quatre hommes sont venus vers moi. Je leur ai expliqué que j’étais avec le responsable du recensement. Ils sont repartis et j’ai pu continuer.

Vous avez gardé des souvenirs de certaines familles ou de certaines personnes?
Pas vraiment de manière précise. La langue était une barrière. Je ne parlais pas portugais et eux ne parlaient pas forcément français. On arrivait à se comprendre par signes.
Quand je sortais mon appareil photo, les gens comprenaient ce que je voulais faire. Ils se plaçaient ou me laissaient les photographier, mais on ne pouvait pas vraiment discuter. J’ai quand même ressenti une certaine solidarité entre eux.
Vous aviez le sentiment qu’ils considéraient cette vie comme provisoire?
Oui. Je pense qu’ils espéraient pouvoir, grâce au recensement, obtenir plus tard un appartement beaucoup plus confortable que les baraques qu’ils avaient construites.
Il y avait d’ailleurs différents types de constructions. J’ai appris qu’il existait même une fabrique de parpaings au milieu du bidonville. Certaines maisons étaient donc plus solides que les simples baraques en bois.
Vos photographies montrent aussi des détails très particuliers de la vie quotidienne.
Oui. Il y avait notamment des petites boîtes aux lettres, parfois installées ou dissimulées autour des portes. Elles portaient un numéro afin que le facteur puisse identifier les familles.
Comme il ne parlait pas portugais et que les habitants ne parlaient pas toujours français, les numéros permettaient de s’y retrouver. Il y avait également un endroit où une trentaine de boîtes aux lettres étaient regroupées. C’est là que j’ai notamment photographié le facteur.
Cette immersion vous a-t-elle permis de mieux comprendre la Communauté portugaise et son histoire?
Pas vraiment. Je comprenais surtout que ces gens étaient venus en France parce qu’ils cherchaient à sortir d’une situation difficile dans leur pays. Ils étaient là et ils essayaient de s’en sortir. Plus tard, lors d’une exposition où Valdemar Francisco avait présenté certaines de mes photographies, deux jeunes sont venus me voir et ils m’ont expliqué qu’ils comprenaient alors pourquoi leurs grands-parents ne parlaient jamais de leur arrivée en France.
Je pense que beaucoup ne voulaient tout simplement pas raconter ce qu’ils avaient vécu. C’est un peu comme mon père, qui avait fait la guerre et qui n’a jamais parlé de ce qu’il avait vécu. Certaines choses restent enfouies.

Il existe une histoire assez amusante autour de l’une de vos photographies, celle d’une petite fille qui ne voulait pas être photographiée.
Oui, je m’en souviens très bien. Je parcourais les ruelles avec mon appareil photo lorsque j’ai vu une petite fille sur le pas d’une porte. Elle m’a aperçu avec mon appareil et elle est immédiatement rentrée dans la maison. Elle ne voulait pas que je la photographie. Je me suis dit: tant pis. Mais quinze secondes plus tard, elle est ressortie. Elle avait cherché ses lunettes, sa poupée et même son petit sac à main. Elle avait finalement décidé de jouer les stars! Elle avait également sorti ses bijoux pour montrer qu’elle était belle. C’était une scène assez touchante.
Malgré la précarité, avez-vous été témoin de moments de joie ou de convivialité?
Pas vraiment devant moi. Les gens se laissaient volontiers photographier, notamment chez eux, avec leurs enfants ou leurs bébés. Certaines femmes étaient même très fières de me montrer leur bébé. J’ai aussi eu des gamines qui me suivaient lorsque je faisais mes photographies.
Mais lorsque j’ai montré les photographies plus tard au Portugal, le Président de la République de l’époque les a regardées et a fait une remarque qui m’a marqué: il a dit qu’on ne voyait aucun enfant sourire. Je n’avais pas fait attention à cela, je n’ai pas non plus vu d’enfants jouer, je ne me souviens pas avoir vu un gamin jouer au football. C’est quelque chose qui m’a frappé après coup.
Vos photographies sont souvent décrites comme bienveillantes, loin d’une approche voyeuriste. Était-ce volontaire?
Oui. Je voulais témoigner des conditions dans lesquelles vivaient ces gens, ce n’était pas pour les montrer du doigt. Quand je regarde aujourd’hui ces photographies, je ressens surtout de la tristesse.
Combien de photographies avez-vous réalisées dans le bidonville?
Il y en a près de 300, exploitables 219. Pendant longtemps, elles sont restées dans mes archives personnelles. À l’époque, pratiquement personne ne s’intéressait à ces photographies. J’en avais publié quelques-unes dans «Le Réveil du Val-de-Marne», et une autre avait été publiée dans le cadre du Secours populaire. Puis j’avais rangé les films, les négatifs. Je vivais encore chez mes parents. Personne ne me demandait ces photographies et, au fil des années, elles ont pratiquement été oubliées.
Comment ces images ont-elles finalement refait surface?
Un jour, la télévision portugaise est venue à Champigny et a demandé si quelqu’un possédait des photographies du bidonville. Mon cousin, qui était lui aussi photographe, a dit qu’il connaissait quelqu’un qui avait fait des photos. On m’a donc contacté. Le problème, c’est que mes photographies étaient sur des négatifs. Il a fallu que je m’équipe d’un scanner spécial et que je numérise tout. À partir de là, les photographies ont commencé à ressortir. Puis, en 2024, Catherine Dupuy et Christian Raby m’ont contacté. Ils s’intéressaient à l’histoire des bidonvilles et m’ont proposé de publier mes photographies dans un livre. J’ai d’abord hésité. Ces clichés avaient presque soixante ans. Je ne pensais pas forcément qu’ils pouvaient encore intéresser quelqu’un. Ils ont finalement réussi à me convaincre.
Qu’est-ce qui vous a finalement convaincu d’accepter cette publication?
On m’a fait comprendre que, pour les Portugais, ces images avaient une véritable importance. Aujourd’hui, la deuxième et la troisième génération peuvent regarder ces photographies et voir d’où leurs parents ou leurs grands-parents sont partis. Je pense que c’est important pour la mémoire. Le livre «Ceux des baraques» rassemble 98 pages et plus d’une soixantaine de photographies. Il permet de faire revivre cette histoire et de montrer une réalité qui a longtemps été peu racontée.
Vos convictions politiques ont-elles joué un rôle dans ce travail photographique?
Oui. J’étais révolté contre la misère et contre les différences entre les classes sociales. Je trouvais anormal que des Portugais soient obligés de vivre dans de telles conditions.
Le Maire de Champigny disait d’ailleurs qu’il fallait que «le soleil brille pour tout le monde». La municipalité s’était engagée pour améliorer la situation du bidonville, avec, bien sûr, l’aide de l’État. Lors de la visite de Georges Marchais, le Préfet du Val-de-Marne était également présent. Il avait donc pu voir directement les conditions dans lesquelles vivaient ces familles.

Vous êtes toujours à Champigny aujourd’hui?
Oui. Cela fait 82 ans que je suis à Champigny. C’est toute une vie.
Si vous pouviez retourner aujourd’hui à l’endroit où se trouvait le bidonville et rencontrer les personnes que vous avez photographiées, que leur diriez-vous?
J’ai déjà retrouvé une personne lorsque je suis allé au Portugal, dans le cadre du lancement du livre de Valdemar Francisco. Je crois qu’il s’agissait de la petite fille que j’avais photographiée. Comme elle ne parlait pas très bien français, je n’avais pas vraiment compris. C’est mon épouse qui m’a dit: «Je crois que c’est la petite fille que tu avais photographiée». C’était assez émouvant.
Vous avez continué la photographie après cette période?
Je me suis marié et j’ai progressivement arrêté. La photographie était très mal payée. J’ai donc repris mon ancien métier de dessinateur industriel, parce que ce que je gagnais avec la photographie ne suffisait pas pour faire vivre un couple. J’avais pourtant travaillé pour différents journaux et réalisé des photographies pour le Val-de-Marne, le Conseil général et la Mairie de Champigny. Mais les rémunérations étaient dérisoires. J’avais un esprit militant, j’avais accepté beaucoup de choses et fait pas mal de sacrifices. Mais une fois marié, ce n’était plus possible.
Aujourd’hui, près de soixante ans après, quel regard portez-vous sur ces images?
Je pense surtout qu’elles doivent servir à témoigner. À l’époque, je les avais faites parce que j’étais révolté par ce que je voyais. Aujourd’hui, elles permettent aux générations qui sont venues après de comprendre dans quelles conditions leurs parents ou leurs grands-parents sont arrivés en France. C’est une mémoire qu’il ne faut pas perdre. Le livre «Ceux des baraques» s’inscrit précisément dans cette démarche.
Lorsqu’en 2024, Catherine Dupuy et Christian Raby, historiens s’intéressant aux bidonvilles, me contactent et me proposent d’éditer un livre de mes photos, j’hésite en raison de l’ancienneté de mes clichés. Ils finissent par me convaincre, d’où ce livre, «Ceux des baraques», recueil de 98 pages et de plus d’une soixantaine de photos.
Pour les curieux que cela intéresse, ce livre peut être commandé dans toutes les ‘bonnes librairies’ ou sur le site des Écrits de Lumière (voir ICI).
Catherine et Christian ont aussi programmé une séance de dédicace, qui devrait avoir lieu le samedi 26 septembre à la librairie L’Instant Lire, à Champigny.
Sachez que les bénéfices de la vente de ce livre sont reversés à l’association Écrits de Lumière, dans le but de pouvoir financer d’autres expositions photographiques.
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Près de soixante ans après avoir appuyé pour la première fois sur le déclencheur de son appareil photo dans le bidonville, Jean-Claude Broustail regarde aujourd’hui ces images avec une certaine tristesse, mais aussi avec la conviction qu’elles ont enfin trouvé leur place: celle d’un témoignage sur une page importante de l’histoire de l’immigration portugaise en France.
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Dédicace le 26 septembre, à 17h30
Librairie «L’instant lire»
11 rue Albert Thomas
Champigny-sur-Marne







