
La disparition d’Edgar Morin, ce vendredi 29 mai, à l’âge de 104 ans, a suscité une vague d’hommages en France et dans le monde. Le Président Emmanuel Macron a salué un «penseur du siècle», tandis que responsables politiques, intellectuels et universitaires ont rappelé l’importance de son œuvre consacrée à la complexité, à la démocratie et à l’humanisme.
Mais au-delà des hommages officiels, une question mérite d’être posée : quel pays, hors de France, a entretenu avec Edgar Morin une relation aussi profonde, fidèle et durable que le Portugal ?
Car le Portugal n’a pas été pour lui une simple destination de conférences ou un territoire d’influence intellectuelle. Il fut une terre d’amitiés, de dialogue, d’engagement civique et de réflexion démocratique. Au fil des décennies, Edgar Morin y a trouvé des interlocuteurs privilégiés, un public attentif et parfois même une seconde famille intellectuelle.
Une rencontre ancienne
C’est dans les années 1960 que le nom d’Edgar Morin commence à circuler au Portugal. À l’époque, le pays vit encore sous la dictature de l’Estado Novo et les débats intellectuels sont fortement polarisés. Pour la Droite, Edgar Morin est un homme de Gauche. Pour les Communistes orthodoxes, il est un hérétique. Pourtant, certains intellectuels portugais découvrent dans ses travaux une pensée originale, échappant aux dogmes et aux certitudes idéologiques.
Progressivement, son œuvre est traduite, discutée et enseignée. Dès les années 1970, plusieurs de ses livres sont publiés au Portugal. Puis viennent les colloques, les conférences, les rencontres universitaires. Edgar Morin devient l’un des penseurs contemporains français les plus lus et les plus traduits dans le pays.
António Alçada Baptista et la génération de la liberté
L’histoire portugaise d’Edgar Morin est indissociable de celle d’António Alçada Baptista et du cercle intellectuel qui gravitait autour de lui. Une amitié profonde naît entre ces hommes qui partagent une même préoccupation : comprendre les transformations du monde sans céder aux simplifications idéologiques.
Cette relation est au cœur de l’ouvrage récemment publié, «O Esplendor das Amizades – A Experiência Portuguesa de Edgar Morin» («La Splendeur des amitiés – L’expérience portugaise d’Edgar Morin»). Le livre rappelle combien ces dialogues ont constitué la mémoire vivante d’une époque où se préparaient les conditions d’une démocratie nouvelle.
Pour Edgar Morin, les amitiés portugaises n’étaient pas anecdotiques. Elles faisaient partie intégrante de sa réflexion sur la citoyenneté, la culture et la liberté.
Le Portugal démocratique comme laboratoire
La Révolution des Œillets du 25 avril 1974 occupe une place particulière dans son parcours. Edgar Morin suit avec attention le processus révolutionnaire portugais et soutient activement la construction démocratique qui s’engage.
Il rappellera plus tard avoir défendu Mário Soares dans la presse française lorsque l’avenir de la démocratie portugaise semblait incertain. «Je disais qu’il fallait avoir du pain et il fallait avoir la liberté», expliquait-il.
Cette formule résume parfaitement sa pensée politique : la justice sociale ne peut exister sans liberté, et la liberté ne peut s’épanouir sans justice sociale.
Le Portugal devient alors pour lui un véritable laboratoire démocratique. Il observe avec intérêt la manière dont un peuple sort d’une longue dictature pour inventer des institutions fondées sur la participation citoyenne et la société civile.

Un pays «extraordinaire»
Au fil des années, les déclarations d’affection à l’égard du Portugal se multiplient. «Le Portugal est un pays extraordinaire», affirme-t-il encore en 2019.
Il loue sa culture, son ouverture au monde et sa capacité à faire dialoguer différentes traditions. Pour lui, le Portugal n’est pas une périphérie de l’Europe mais un espace de rencontre entre plusieurs continents.
Edgar Morin voyait dans l’histoire portugaise une illustration concrète de ce qu’il appelait la complexité : l’art de relier plutôt que de séparer.
Il décrivait volontiers le pays comme étant à la fois méditerranéen et atlantique, européen et mondial. Une identité multiple qui correspondait parfaitement à sa vision du monde.
La lusophonie comme espace de dialogue
L’un des aspects les moins connus de sa pensée concerne son intérêt pour la lusophonie.
À plusieurs reprises, Edgar Morin a défendu l’idée que la langue portugaise constituait un espace culturel mondial exceptionnel. Loin de réduire la lusophonie à un héritage colonial, il y voyait un territoire de rencontres et d’échanges.
«La langue est quelque chose d’universel qui peut être partagé», expliquait-il. Et encore : «La langue libère, c’est le contraire du néocolonialisme».
Cette approche rejoint l’une des intuitions fondamentales de son œuvre : les identités humaines ne sont jamais fermées sur elles-mêmes ; elles se construisent dans la relation avec l’autre.
De Manuel Oliveira à Edgar Morin
Un rapprochement s’impose naturellement avec le cinéaste Manoel de Oliveira, disparu en 2015 à l’âge de 106 ans. Tous deux ont traversé presque l’intégralité du XXème siècle et une large partie du XXIème, demeurant actifs bien au-delà du centenaire.
Ils appartiennent à cette génération rare de «témoins du siècle», ayant vécu les guerres, les dictatures, les révolutions et la mondialisation sans jamais renoncer à penser leur temps. Edgar Morin depuis la sociologie et la philosophie, Manoel de Oliveira depuis le cinéma, chacun à sa manière a interrogé la mémoire, le passage du temps et la complexité du réel.
Il est plausible qu’ils se soient croisés lors de manifestations culturelles au Portugal ou en France, tant leurs cercles intellectuels se rejoignaient à Lisboa, notamment autour du Centre National de Culture et des grands débats sur la culture européenne.
Ce rapprochement n’en reste pas moins éclairant : il dit quelque chose d’un Portugal qui a su accueillir deux figures universelles, chacune à sa manière liée à une même exigence – celle de comprendre le monde sans le réduire.
«Notre» Edgar Morin
Ce n’est sans doute pas un hasard si un article récemment publié au Portugal portait ce titre affectueux : «Notre Edgar Morin».
Rarement un intellectuel étranger aura été aussi durablement intégré à la vie culturelle portugaise. Des universités au Centre National de Culture, de l’Institut Piaget aux grands débats sur l’Europe et la démocratie, sa présence a marqué plusieurs générations.
Au point qu’à 96 ans, il confiait envisager sérieusement de venir vivre au Portugal.
Aujourd’hui, alors que disparaît l’un des grands penseurs du XXème et du XXIème siècle, le Portugal perd davantage qu’un ami. Il perd l’un de ses observateurs les plus attentifs et l’un de ses admirateurs les plus fidèles.
Mais il conserve un héritage précieux : celui d’une relation intellectuelle et humaine exceptionnelle, construite pendant plus d’un demi-siècle autour de valeurs que Morin n’a jamais cessé de défendre : la liberté, la démocratie, le dialogue et la complexité du monde.
L’ancien Ministre de la Culture et Président du Centre National de Culture, Guilherme d’Oliveira Martins, qui a coordonné récemment le livre «O Esplendor das Amizades – A Experiência Portuguesa de Edgar Morin», rapportait en février qu’Edgar Morin lui avait confié :«Je ne peux pas mourir sans rendre cet hommage au Portugal, à mes amis, à Helena Vaz da Silva».
Avec la disparition d’Edgar Morin, le Portugal perd «l’un des leurs».






