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Le printemps est de retour. Pas tout à fait pour les amoureux du fado: Carla Pires, qui est un printemps à elle toute seule, devait venir en France illustrer cette saison lors de deux concerts en ces premiers jours d’avril, mais les fermetures des lieux culturels consécutives au Covid ne les ont pas permis (elle nous dit: «j’avais tant envie de revenir à Paris»…).

Consolons-nous cependant: si rien ne remplace vraiment une soirée «en présentiel» (quelle horreur de sémantique!), le nouveau CD de Carla Pires est, lui, présent, comme LusoJornal le signalait il y a quelques semaines, et c’est un objet empli de trésors.

Carla Pires aime les couleurs, les voyages, les musiques, la poésie. Elle a l’esprit curieux, qui est aussi comédienne, qui conduisit une réflexion et un spectacle liant le fado et la danse, et, à l’occasion, écrit parfois les textes de ses chansons (dans ce nouvel album, le très réussi «Sozinha comigo», commencé a capella, puis l’apparition des guitares, l’une après l’autre, au fur et à mesure que monte l’intensité de l’oppression mais aussi de la liberté de cette solitude intime, le tout sur la musique immortelle du fado Cravo, que le grand Alfredo Marceneiro nous a laissé).

Plus encore que dans ses albums précédents, celui-ci «Cartografado» est très concerté survolé par le thème du voyage, qui paraît à un moment où, justement, il est très difficile de voyager, pandémie oblige. «Une ironie de l’histoire, nous dit-elle. Je voulais depuis longtemps faire un album qui rassemble les expériences les sentiments, les impressions que j’ai recueillis lors de mes voyages à travers le monde. Et c’est au moment où cela s’arrête que l’album voit le jour!».

Voyages géographiques, et donc musicaux, car chaque coin du globe a ses musiques. L’opus qui donne le titre à l’album est un peu la quintessence du message envoyé par Carla Pires: le voyage du fado dans le monde, des montages aux océans en passant par les forêts, ainsi le fado peut se faire morna du Cap-Vert, chorinho du Brésil, tout en demeurant fado. Un message transmis par un superbe poème d’Amélia Muge (muse de cet album où elle signe près des trois quarts des textes et/ou des musiques) sur un rythme où s’entremêlent fado, morna et rumba. Carla Pires, la voix, Amélia Muge, la poétesse/compositrice, André M. Santos, le directeur musical, un «trio magique» qui résonne avec celui que formèrent, voilà plus de cinquante ans, Carlos do Carmo avec Ary dos Santos, le poète, et Martinho d’Assunção, l’arrangeur musical pour nous léguer ce disque de légende qu’est «Un homem na cidade».

Petit voyage linguistique aussi, avec, chanté en français, l’un des plus beaux poèmes de Paul Eluard, «Ta bouche aux lèvres d’or», poème sensuel d’amour mais où le voyage pointe son oreille («j’entends vibrer ta voix dans tous les bruits du monde») sur une musique de qui? Amélia Muge bien sur. Et un clin d’œil à l’espagnol avec «Date a volar», un hymne à l’allégresse (signé par la poétesse argentine du siècle dernier Alfonsina Stroni, pourtant réputée pour ses variations sur la mort et sur la mer, voyages toujours): «Corre, camina, gira, sube y vuela, gustalo todo por que todo es bello», sur la musique du fado Suplica, œuvre d’une autre légende du fado, Armando Machado. Et comme Carla Pires nous vient du nord du Portugal, n’oublions pas le virevoltant, comme son titre l’indique, «Virafado».

Tradition oblige, l’album contient un fado Menor, «Viajar assim», écrit par Manuela de Freitas, immense actrice et fine poétesse, inspirée ici par Fernando Pessoa; «Em cada fado diferente/ Como o poeta esceveu/ Sou outra constantemente/ E cada vez sou mais eu». Tradition, oui, mais gentiment bousculée: le fado Menor est presque toujours lent et triste, là il alterne couplets et couplets rapides, tristesse et joie, comme la vie, car ainsi est le fado.

Nous avons cité six des trésors contenus dans cet album. Il y en a huit autres à découvrir. Nous avons cité quatre des auteurs des textes que chante Cala Pires. Il est juste d’y ajouter deux des poètes contemporains les plus doués, Tiago Torres da Silva et Maria do Rosário Pedreira, et d’autres encore. Il faut souligner que le trio de guitares qui enveloppe l’ensemble de leurs talents inclut à la guitarra, le très inventif Bernardo Couto, guitariste préféré d’António Zambujo, à la viola André M. Santos, responsable aussi de la direction musicale de l’ouvrage et à la viola baixa João Novais. Elle commente: «André travaille avec moi depuis plus de dix ans et m’a accompagnée dans la plupart de mes tournées. J’ai pensé à Bernardo pour cet album, car sa subtilité, son sens de l’essentiel et de l’importance des silences me semblait important pour l’esprit d ce travail». Apparaissent aussi un chœur sur un fado, un ensemble à cordes sur un autre, un zeste bien venu de violon sur un troisième. Une telle diversité musicale, une telle qualité poétique pourrait presque faire peur. Pour Carla Pires, «il est sain que le fado puisse s’ouvrir à d’autres instruments et à d’autres cultures musicales. C’est par ces échanges qu’il s’enrichit et enrichit les autres». Ne craignez donc rien: Carla Pires nous offre tout cela avec une grande simplicité, sans artifices ni effets de voix surjoués. Une empathie sensible, qui envahit doucement, comme le bonheur.

On vous l’a dit, cette fille, c’est un printemps ambulant. Confiez-lui vos oreilles!

 

Carla Pires. «Cartografado». Edité par Ocarina (www.ocarina-music.pt)

 

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