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Depuis quinze ans, Mário Gomes enseigne le portugais dans un collège de Petit-Quevilly, dans une banlieue de Rouen. Un jour, vers 2012, il a décidé de donner la parole à ses élèves, en notant des phrases, des questions, des dialogues, des anecdotes, dont il s’est inspiré pour écrire un livre, «Passages Obligés» (éditions Maïa).

 

Votre livre, publié en 2018, est toujours d’actualité, car la pandémie de Covid-19 est venue accentuer les inégalités en milieu scolaire, poser le problème des cours par internet et empirer des situations que vous aviez déjà évoqués dans votre livre…

Avec le confinement, c’est assez flagrant! Les élèves qui n’ont pas eu la chance d’avoir leurs parents derrière pour les aider, ou les assister, c’est désastreux! Le confinement leur a fait beaucoup de mal. Les enfants qui n’ont pas ces moyens, soit matériels, soit l’assistance des parents pour les aider à faire leurs devoirs, perdent des points, perdent du terrain.

 

Être professeur demande beaucoup de temps, d’attention, de pédagogie. Cela prend une grande partie de votre temps. Comment avez-vous eu le temps d’écrire un livre sur les jeunes générations, leur vision du monde, leurs aspirations, mais aussi de l’actualité ou de l’éducation?

J’aime écrire, et quand on aime écrire, on cherche toujours des thèmes intéressants pour s’exprimer. Très tôt, quand j’ai commencé à enseigner, je notais des petites anecdotes du quotidien, parfois un dialogue, parfois un commentaire d’un élève, ces petites choses qui font l’année scolaire. Très souvent on pense qu’une année scolaire dans un collège c’est la violence et les rapports d’incident, mais le quotidien c’est plutôt les cours, les échanges avec les élèves, un dialogue. Entre 2012 et 2013 j’ai écrit des petites histoires au jour le jour, et après j’ai essayé de mettre tout ça au propre. C’était difficile, puisque je travaille au même temps. Le personnage de mon livre travaille dans un collège que j’ai appelé Fernando Pessoa, et donne la parole à ses élèves. Bien sûr, le professeur est omniprésent, puisqu’il mène les cours, mais il essaie de donner la parole aux élèves. Et, plus c’est près de la réalité, plus ça fait de l’effet.

 

Au fait, pourquoi avez-vous choisi «Les passages obligés» pour le titre de votre livre?

Au début, ce titre devait être provisoire! Le livre reflétait pas mal de choses de notre vie d’enseignants, mais il montrait des passages, des petites histoires de l’année scolaire, mais aussi des «passages». Un passage de ma vie, un passage de leur vie, le passage obligatoire des examens, des choses qui reviennent tout le temps. Il y a un passage obligé des professeurs et de ses élèves, mais c’est aussi une allégorie de la vie, il y a des moments heureux, des moments moins heureux. Et on doit tous passer par là…

 

C’est vrai qu’on vous demande souvent à quoi ça sert d’être professeur de Portugais?

Oui, c’est vrai! Mais c’est sans méchanceté. Je leur dis que l’on choisit le portugais comme on choisit l’espagnol, l’allemand ou le chinois. Historiquement c’est vrai que les cours ont été créés parce qu’il y avait une petite Communauté portugaise près de Rouen, mais aujourd’hui il faut aussi attirer un public français, sinon on ferme! À Paris, où il y a une forte Communauté portugaise, les cours ont une majorité de portugais, mais ici j’ai une majorité d’élèves non lusophones.

 

Vous enseignez depuis quinze ans. Avez-vous remarqué une évolution des mentalités, une évolution dans l‘apprentissage du portugais en France?

Oui, mais ça reste très fragile. Cela dépend du dynamisme que le professeur va mettre en place. C’est vrai que je fais des projets, j’essaie de rendre les cours intéressants, j’organise des voyages, on va au Portugal, et – de bouche à oreille – ça commence à fonctionner. Par ailleurs, quand on parle des écoles, à la télé, on parle toujours des bagarres, des coups de couteaux! L’idée était donc de donner la parole à ces enfants, montrer un peu une autre facette de leur personnalité. Ils ont certainement d’autres qualités humaines que d’être bons à l’école! Je ne suis peut-être pas en train de former les élites de demain, mais c’est quand-même des enfants qui ont des valeurs, à qui on peut faire confiance, avec qui on peut créer une relation sur la durée. Je pars au Portugal souvent avec eux, avec qui on rigole, avec qui on réfléchit parfois ou on dit des choses un peu plus personnelles. Il y a cette relation qui est riche, et que notre société et notre école ne savent pas valoriser.

 

Auriez-vous aimé enseigner le français au Portugal?

Bonne question. Mon épouse et moi, nous avons eu le projet de partir au Portugal pour deux ou trois ans, mais je vous avoue que je n’ai jamais pensé enseigner le français au Portugal. On me dit souvent que nous, les professeurs de portugais en France, sommes des «ambassadeurs» d’une culture qui est assez méconnue, finalement. Les gens connaissent assez mal notre culture. Et finalement, je suis content de ma mission dans la vie, jusqu’à présent. C’est un peu promouvoir la culture lusophone, et aller chercher des enfants francophones pour leur faire des cours de portugais. J’ai déjà fait des voyages au Portugal avec plus de 200 enfants. J’en suis assez fier, assez content. Aurais-je aimé promouvoir la France au Portugal? Pourquoi pas, pourquoi pas? Mais je suis content de promouvoir la culture dans laquelle j’ai baigné, enfant, qui m’est chère.

 

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