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Le vendredi 19 avril aura lieu à la Maison du Portugal (Cité Universitaire de Paris) le vernissage de l’exposition «Refuser la guerre coloniale», dont le sous-titre est «L’exil parisien des insoumis, réfractaires et déserteurs portugais de 1961 à 1975». Présentée dans le cadre des activités de l’Association Mémoire vive / Memória viva, cette exposition rend compte de l’exil parisien des 200.000 Portugais ayant fui la guerre coloniale que le Portugal a menée en Afrique de 1961 à 1975. Elle est composée d’objets, d’extraits de films, d’entretiens, de photographies, d’archives sonores, de caricatures, d’affiches, de vinyles et d’archives papiers.

L’exposition «Refuser la guerre coloniale» se tiendra jusqu’au 4 mai. À cette date, aura lieu à la Maison du Portugal une journée d’étude avec l’intervention de témoins et de chercheurs. À la veille de cet événement unique en France, nous avons rencontré Hugo dos Santos, Commissaire de l’exposition et cheville-ouvrière du projet.

Né à Castelo Branco, âgé de 38 ans, Hugo dos Santos a grandi en banlieue parisienne. Diplômé en Histoire contemporaine et en Cinéma, il participe aux activités de l’Association Mémoire Vive depuis 2008.

 

Comment est né ce projet et comment avez-vous procédé pour la récolte des témoignages et des documents?

Ce projet s’inscrit dans la continuité du travail que l’Association Mémoire Vive accomplit depuis quelques années, c’est-à-dire recueillir la mémoire de l’immigration portugaise et, en l’occurrence, la mémoire et le témoignage de ceux qui s’opposèrent à la guerre coloniale et qui prirent le chemin de l’exil. Ils appartiennent à une génération qui sent le besoin de transmettre son vécu et son expérience à la mienne (j’ai 38 ans). Pour ce qui est des témoignages et des documents, dans un premier temps nous avons cherché au sein même de notre association, dans les archives des militants engagés contre la guerre coloniale et contre la dictature salazariste. Un bon nombre de ces documents relatent leur lutte politique et leur exil. Et comme j’étais personnellement très engagé dans le groupe chargé de constituer un fonds d’archives à La Contemporaine (anciennement Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine), je me suis vite retrouvé devant un océan de documents et d’histoires à décortiquer, dont beaucoup se rapportaient à l’exil de ces jeunes insoumis, réfractaires ou déserteurs. Il existait à l’époque très peu d’ouvrages historique et de productions culturelles ou artistiques sur ce sujet spécifique. Cette exposition est une tentative de réponse à ce paradoxe. Mais, outre les archives personnelles déposées à La Contemporaine, j’ai fait des recherches à Lisboa (Fondation Mário Soares et Archives Nationales Portugaises) et à Coimbra (Centre de Documentation du 25 Avril). D’autre part, nous utilisons aussi des archives audiovisuelles de l’INA et de la RTP. De nombreux autres documents nous été prêtés, le temps de l’exposition, par d’autres témoins de cette histoire. Je profite pour souligner que le fonds Mémoire Vive est aujourd’hui un des plus riches du genre en Europe. Beaucoup de documents n’ont jamais été exposés.

 

Cette expo, comme on peut le voir d’après son titre, s’inscrit aussi dans une démarche militante…

Certes, car nous sommes des militants associatifs. Néanmoins, cette exposition, fait davantage référence à l’engagement des jeunes réfractaires, insoumis et déserteurs qu’à notre propre militantisme. On verra d’ailleurs qu’à travers la mise en scène de l’exposition nous avons intégré la vision de ces personnes-là. Par exemple, leur regard à propos de l’immigration portugaise. Nous essayons surtout de rendre compte de ce qui s’est passé.

 

Qui étaient-ils ces jeunes et qu’est-ce qui les a poussés à partir?

Les recherches et les chiffres sur ce sujet sont très récents. L’historien et chercheur Miguel Cardina avance le chiffre de 200.000 personnes qui ne se sont pas présentées à l’appel durant la période 1961-74. Le départ massif de ces jeunes qui refusaient d’aller faire la guerre est probablement un des mouvements de désertion les plus importants de l’histoire contemporaine. Mais il est important de souligner que cet exil est indissociable du mouvement migratoire portugais en général. Quant à leurs origines géographiques et sociales, il est encore trop tôt pour répondre à la question, car les d’historiens travaillent encore sur ce sujet. Mais d’après les seuls témoignages et les documents que j’ai pu consulter, ce mouvement de désertion concernait toutes les régions du Portugal et toutes les classes sociales. Même si, évidemment, il était plus facile de franchir la frontière quand on habitait dans les régions excentrées du pays, comme Trás-os-Montes, par exemple. Le fait est qu’il est plus facile de trouver la trace des gens qui avaient la maîtrise de l’écrit. Mais plus on se penche sur les archives, notamment à la Torre do Tombo (Lisboa), plus on découvre énormément de cas, de déserteurs entre autres, qui ne maîtrisaient absolument pas l’écrit. L’opposition à la guerre coloniale a été massive, mais cette exposition ne se limite pas à rendre compte d’une histoire qui aurait été déjà étudiée, elle participe pleinement à la construction de cette histoire. À ce titre, le 4 mai prochain, à la Maison du Portugal, nous organisons une demi-journée d’études sur cette question, avec des interventions d’historiens, mais aussi de témoins et d’artistes qui travaillent sur cette mémoire. Même si cela fait déjà un peu plus de 40 ans que ces exils massifs ont eu lieu, nous ne sommes qu’au début de l’étude de cette histoire.

 

Comment s’est-il déroulé cet exil et que sont-ils devenus ces réfractaires, insoumis et déserteurs?

L’itinéraire type de ces réfractaires, insoumis et déserteurs, est le même que celui suivi par l’émigration dite «économique». Les deux se confondent. Il est important de dire qu’à l’époque, Paris n’était pas qu’une zone d’immigration massive de Portugais, c’était aussi la capitale de l’opposition politique. Surtout après mai 68. Par leur action, des personnalités portugaises bien connues du monde politique, artistique ou littéraire ont marqué cette période que j’appelle un «printemps culturel en exil». Notamment à travers les comités de soutien et un réseau associatif inégalé qui existe encore aujourd’hui. Quant à savoir ce que sont devenus ces exilés, on constate que ceux qui avaient déjà un certain niveau d’instruction et qui étaient engagés très activement dans les différents groupes politiques, sont pour la plupart retournés au Portugal après le 25 avril, surtout parce qu’ils voulaient donner une suite à leur combat pendant la période révolutionnaire. Néanmoins, beaucoup d’autres sont restés en France, et d’ailleurs certains d’entre eux font partie de Mémoire Vive. Il faut aussi insister sur le fait que parmi les 200.000 personnes qui n’ont pas répondu à l’appel, la plupart n’avaient pas la maîtrise de leurs archives ou de leur mémoire, ou qui ne voyaient pas la mémoire de leur émigration liée à cette guerre. Pour eux c’était compliqué et gênant d’en parler. Et pour notre association ils sont les plus difficiles à atteindre, car ce sont eux qui «produisent» le moins d’archives tel que des chercheurs pourraient l’entendre. Notre tâche est d’autant plus difficile que les fonds d’archives d’histoire contemporaine préfèrent des archives militantes que des archives qui semblent banales.

 

Comment la question des déserteurs est-elle perçue aujourd’hui au Portugal?

La question des déserteurs est quasiment inconnue, au Portugal comme en France. L’Armée portugaise a évidemment du mal à gérer cette mémoire et l’accès à ses fonds d’archives reste compliqué. Cependant, des initiatives émanant de la société civile ont eu lieu récemment, comme celles de l’Association des Exilés Politiques Portugais (AEP 61-74) qui a recueilli des témoignages d’anciens déserteurs. Un article sur eux dans le journal Público a suscité de nombreux commentaires et même des menaces. Le sujet est donc difficile et tabou au Portugal, mais en réalité le grand tabou qui se cache derrière la question de la désertion est bien celui de la guerre coloniale et du colonialisme, qui ne sont pas enseignés au Portugal. Mais ce n’est pas en niant les fantômes du passé qu’on les fait disparaître. Le sociologue Boaventura de Sousa Santos a d’ailleurs montré qu’aujourd’hui le colonial retourne non seulement aux anciennes colonies, mais qu’il rejaillit aussi dans les anciennes métropoles. Il est partout, c’est le “colonial abyssal”. Mais cette question me semble encore plus compliquée en France. Pour cette exposition, nous avons obtenu des fonds émanant directement du Ministère des Affaires Étrangères portugais, ce qui me parait impossible de la part de l’État français. Aux archives de la Police française, je n’ai pas pu accéder aux documents concernant la surveillance des déserteurs, dont la plupart sont encore en vie. Au Portugal, avec la Révolution du 25 avril 1974, les archives sur cette question sont devenues bien plus accessibles car il y a eu une rupture entre l’État colonial et l’État post-colonial.

 

MCL

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