
Notre visite estivale au Cimetière militaire portugais de Richebourg nous a conduit à plusieurs mises en évidence, à des constats et, surtout, à des interrogations sur l’avenir de ce lieu de mémoire.
À Richebourg reposent 1.831 soldats portugais de la I Guerre mondiale. Mais au-delà des chiffres et des noms gravés dans la pierre, ce cimetière demeure un lieu vivant de mémoire. Il est visité régulièrement par des descendants, des associations, des représentants des communes d’origine des soldats, mais aussi par de nombreux touristes venus dans la région dans le cadre du Devoir de Mémoire.
Lors de notre passage, nous avons ainsi échangé avec des visiteurs britanniques qui venaient de découvrir le Cimetière australien de Fromelles et le Mémorial indien, situés à proximité. Leur démarche, comme celle de tant d’autres visiteurs, rappelle que la mémoire de la Grande Guerre dépasse largement les frontières nationales.
À Richebourg, les morts portugais continuent donc d’être visités, regardés et honorés. Et c’est précisément à ceux qui viennent honorer ces soldats que nous souhaitons, à notre tour, rendre hommage.
Car cet article ne vise pas à dresser un inventaire exhaustif des hommages présents dans le cimetière. Les exemples que nous avons relevés ont une autre ambition : mettre en évidence le Devoir de Mémoire, montrer qu’il existe encore, et rappeler la nécessité de le perpétuer.
Honorer ceux qui honorent
Sur quelques tombes, les signes de mémoire sont particulièrement visibles : plaques déposées par des familles, descendants, communes ou collectivités portugaises, fleurs en céramique ou simples mots gravés pour rappeler qu’un homme n’a pas été oublié.
Ces gestes individuels ou collectifs constituent eux-mêmes une forme de patrimoine mémoriel. Ils témoignent du lien qui continue d’exister, plus d’un siècle après les événements, entre ces soldats et les générations qui leur ont succédé.
Nous avons parcouru le cimetière ligne par ligne afin de relever les hommages visibles. Nous en avons identifié ceux rendus à José Lourenço Godinho, Manuel Dias Gomes, José Nunes, José Serôdio, Bernardino Marques de Oliveira, Alberto Antunes de Amorim, Francisco de Sá, João José Pires, Firmino Alves et Joaquim Nabais.
Ces quelques cas ne sont donc pas présentés comme une liste exhaustive d’hommages, car combien de fleurs déposés, hommages rendus, mais non visibles le jour de notre visite ? Ils sont des exemples destinés à donner un visage au Devoir de Mémoire.




José Lourenço Godinho : «Nous ne t’oublierons jamais»
Sur la tombe de José Lourenço Godinho (A-1-18), une plaque porte un message simple et particulièrement fort : «Nous ne t’oublierons jamais». Né à Braga, il embarque pour la France le 22 avril 1917. Disparu le 9 avril 1918 pendant la Bataille de La Lys, il meurt le 26 juin 1918 en Belgique. Quelques mots seulement, mais une promesse : celle de ne pas laisser disparaître son souvenir.
Une commune qui se souvient de Manuel Dias Gomes
Sur la tombe de Manuel Dias Gomes (A-10-13), une plaque a été déposée par la Junta de Freguesia de Forjães, Esposende. Elle porte notamment la mention : «Em memória do nosso filho falecido a 20/04/1918», accompagnée de la date du 20 avril 2018. Le geste prend une dimension particulière puisqu’il intervient exactement cent ans après sa mort. Originaire de Forjães, à Esposende, Manuel Dias Gomes avait embarqué le 22 avril 1917. Blessé au combat le 22 mars 1918, il meurt le 20 avril 1918. Il avait d’abord été enterré à Ambleteuse, tombe 26. Ici, une collectivité locale est venue rappeler que la mémoire d’un enfant du village ne s’arrête pas avec son décès.
Une mémoire familiale qui traverse les générations
Sur la tombe de José Nunes (B-2-23), une plaque en marbre porte un hommage de son arrière-petit-fils, Lucien Mendes : «L’être est éternel, l’existence un passage et la mémoire immortelle». José Nunes était originaire de São Miguel, commune de Palhacana, à Alenquer. Il embarque de Lisboa vers Brest le 17 novembre 1917. Blessé par les gaz le 1er janvier 1918, il est évacué vers un hôpital où il meurt le 10 janvier. Il avait d’abord été enterré au cimetière de Merville, tombe 37. Plus d’un siècle plus tard, un descendant a renoué le fil de cette histoire. C’est sans doute l’une des plus belles illustrations de ce que peut représenter le Devoir de Mémoire : une génération qui transmet à la suivante le nom, l’histoire et le souvenir d’un homme que la guerre aurait pu condamner à l’oubli.
«Souvenir» : parfois un seul mot suffit !
Sur la tombe de José Serôdio (B-13-5), une plaque porte un seul mot : «Souvenir». Né à Fatela (Fundão), marié à Maria António, il embarque le 21 janvier 1917. Il meurt en première ligne le 15 novembre 1917 des suites de blessures de combat. Il avait d’abord été enterré au cimetière du Pont du Hem, tombe n°20.
Un seul mot, mais une signification immense lorsqu’il est associé à un nom, une tombe et une histoire.
Des familles qui transmettent la mémoire
Sur la tombe de Bernardino Marques de Oliveira (C-3-2), une plaque rend hommage au soldat au nom de plusieurs générations : «Recordação dos netos, bisnetos, trinetos e tetranetos», suivie de la date du 20 juillet 2018.
Originaire de Arcozelo, à Vila Nova de Gaia, il embarque le 15 mai 1917. Blessé au combat le 8 août 1918, il meurt deux jours plus tard, le 10 août. Il avait d’abord été enterré à La Gorgue, tombe 366.
Les mots «netos, bisnetos, trinetos e tetranetos» prennent ici tout leur sens : les petits-enfants, arrière-petits-enfants et générations suivantes sont devenus les gardiens d’une mémoire familiale qui continue de s’écrire.
Vila Verde rend hommage à ses combattants
Sur la tombe d’Alberto Antunes de Amorim (C-4-23), une plaque déposée à l’occasion du centenaire de la Bataille de La Lys porte l’hommage du Município de Vila Verde aux combattants de Vila Verde morts pendant la I Guerre mondiale : «Homenagem aos combatentes vilaverdenses mortos na I Grande Guerra – Richebourg – 9 de abril 1918». Originaire de Cabo, Codeceda, à Vila Verde, marié à Rosa Leite Pereira, Alberto Antunes de Amorim avait embarqué le 24 avril 1917. Il meurt le 21 août 1917, en première ligne, des suites de blessures de combat. Il avait d’abord été enterré à Sailly.
Cet hommage communal rappelle que la mémoire peut également être portée par les territoires d’origine.
Francisco de Sá : deux voisins, deux destins
À côté d’Alberto Antunes de Amorim repose Francisco de Sá (C-4-24). Sur sa plaque, on peut lire : «N 06/09/1892 – F 24/08/1917 – Em Combate».
Originaire de Soutelo, à Vila Verde, marié à Rosa Gomes, Francisco de Sá avait embarqué le 22 avril 1917. Il meurt en première ligne le 24 août 1917 des suites de blessures de combat. Il avait d’abord été enterré au cimetière de Fleurbaix, rue David.
La proximité des deux tombes, et le fait que les deux hommes soient originaires de Vila Verde, constituent une de ces coïncidences qui interpellent le visiteur.




Des fleurs pour continuer à faire vivre la mémoire
Certaines tombes se distinguent également par des fleurs en céramique. C’est le cas de João José Pires (C-10-5), dont la pierre tombale apparaît dans un état impeccable et sur laquelle une couronne de fleurs en céramique vient rappeler la présence d’un hommage.
Né à Passos (Melgaço), il est indiqué comme décédé le 9 avril 1918, jour de la Bataille de La Lys. Les informations disponibles mentionnent également qu’il était «desaparecido» et qu’il aurait été pris en charge par l’ambulance britannique n°5 le 15 août 1918. Ces éléments mériteraient d’ailleurs une recherche historique complémentaire afin de préciser la chronologie exacte de son décès et de son identification.
Sur la tombe de Firmino Alves (C-10-13), une plaque de fleurs en céramique est également présente. Originaire de Mirandela, il embarque le 9 septembre 1917 et meurt le 10 avril 1918 des suites d’une blessure provoquée par une grenade à main à Gondecourt, où il est initialement enterré.
Enfin, Joaquim Nabais (C-13-7) bénéficie lui aussi d’un hommage floral en céramique. Originaire d’Águas, Belas (Sabugal), il avait embarqué le 21 mars 1917. Il meurt le 17 juillet 1917 des suites de blessures reçues dans la nuit du 14 au 15 juillet, après son évacuation vers l’hôpital général n°7.
Une particularité commune à plusieurs hommages
Un élément nous a particulièrement interpellés dans les tombes que nous avons recensées. Les soldats faisant l’objet de ces hommages individuels par leurs familles ou leurs communes sont ici, dans les cas présentés, décédés des suites de blessures de combat, motif qui est loin de correspondre à l’ensemble des soldats enterrés à Richebourg. Beaucoup d’entre eux sont morts de maladies, d’accidents ou d’autres causes liées aux conditions extrêmement difficiles dans lesquelles ils ont vécu et combattu.
Cela rappelle que derrière chaque stèle se trouve une histoire particulière, parfois connue, parfois encore à rechercher.
Quand la pierre elle-même devient un sujet de mémoire
Notre visite n’a toutefois pas porté uniquement sur les hommages visibles. Elle nous a également conduits à observer l’état matériel du Cimetière.
En cette période estivale, la chaleur se fait particulièrement sentir. L’herbe est fortement desséchée et certains éléments du cimetière montrent les effets du temps.
Plusieurs pierres tombales bougent au simple toucher. À leur base, la terre sèche et l’ancien ciment semblent ne plus assurer le maintien nécessaire. Les fissures sont également largement visibles au niveau du portail principal et à la base de la porte monumentale.
Nous avons aussi constaté que certaines rangées de tombes ne sont pas alignées.
Autre observation : certaines rangées comportent un nombre important de pierres tombales qui semblent avoir été remplacées, tandis que d’autres conservent encore des stèles anciennes.
La question se pose donc naturellement : quand ces stèles ont-elles été remplacées, selon quels critères et pourquoi certaines l’ont-elles été et d’autres pas ?
Des projets de remplacement qui n’ont pas abouti
Cette question n’est pas nouvelle. Dès juin 2014, la Liga dos Combatentes annonçait son intention de procéder au remplacement des stèles des Cimetières militaires portugais de Richebourg et de Boulogne-sur-Mer, les stèles en granit portugais avaient alors plus de 80 ans et leur état constituait déjà une préoccupation. L’objectif affiché était alors de parvenir à une réalisation à l’horizon 2018, année du centenaire de la fin de la I Guerre mondiale.
Le coût du projet était important. Une première estimation pour Richebourg avait été évaluée et le dossier avait notamment été soumis à la Commonwealth War Graves Commission. Celle-ci n’aurait pas été en mesure de prendre le chantier en charge à ce moment-là, compte tenu notamment de l’ampleur des travaux liés au centenaire.
En 2016, la situation semblait encore plus claire : les financements attendus n’étaient pas arrivés et le remplacement général des stèles n’avait pas été réalisé. À l’époque, le Président de l’Union Franco-Portugaise de Richebourg expliquait que l’objectif était de changer toutes les stèles, notamment parce que les socles en béton étaient cassés et que certaines pierres penchaient.




2018, puis 2024 : des interventions, mais pas un remplacement général
Des travaux de restauration ont bien été réalisés en 2018, en 2024, trois stèles identifiées ont fait l’objet d’un remplacement ponctuel.
Ces différentes étapes permettent de comprendre pourquoi le visiteur observe aujourd’hui un ensemble où coexistent des pierres anciennes et des stèles plus récentes.
Il ne s’agit pas ici de nier les travaux réalisés, ni les efforts consentis au fil des années. Au contraire : ils montrent que la question de la conservation du site est bien identifiée.
Mais nos observations estivales montrent également que la question demeure.
Une coïncidence qui interpelle
Au cours de notre visite, un détail nous a particulièrement frappés. Un cadavre de pigeon gisait à proximité d’une tombe et des restes de plumes étaient encore visibles sur le haut de la pierre tombale d’António Ribeiro Gonçalves, partie B, ligne 5, 20ème tombe. L’envol du pigeon est venu s’arrêter par accident de vol contre cette pierre tombale.
À environ un mètre se trouve la tombe de José Augusto Ferreira de Almeida, partie B, rangée 6, tombe 19, le seul soldat portugais de la I Guerre mondiale fusillé par ses propres compagnons d’armes.
Le constat du pigeon à cet endroit, nous le considérons comme une coïncidence, mais certaines coïncidences peuvent parfois interpeller.
António Ribeiro Gonçalves, né à Vila Velha de Ródão, avait embarqué pour la France le 20 janvier 1917. Il meurt le 13 juin 1917 des suites de blessures de combat. Il avait d’abord été enterré à Merville avant d’être transféré à Richebourg.
Deux tombes voisines, deux histoires profondément différentes, et un même rappel : dans ce cimetière, chaque pierre porte une histoire.
Le Devoir de Mémoire ne peut pas être seulement une date du calendrier
Richebourg n’est pas uniquement un cimetière militaire. C’est un lieu où se rencontrent l’histoire, les familles, les territoires d’origine, les associations et les visiteurs.
Les plaques, les fleurs, les inscriptions et les visites démontrent que le lien n’est pas rompu, toutefois, le Devoir de Mémoire ne peut être réduit aux commémorations des grandes dates. Il doit aussi se traduire par la connaissance, la transmission, la recherche historique et l’entretien matériel des lieux où cette mémoire repose.
Honorer les morts, c’est aussi prendre soin des lieux qui permettent de les honorer. C’est dans cet esprit que nous avons souhaité relever les quelques exemples présentés ici.
Préserver l’ensemble, sans effacer les traces du temps
Les hommages individuels sont précieux. Ils donnent une dimension humaine au cimetière. Une plaque familiale, une couronne de fleurs, quelques mots ou l’intervention d’une commune racontent une relation particulière avec celui qui repose sous la pierre, toutefois si ces hommages étaient généralisés, la cohésion visuelle et l’uniformité de l’ensemble pourraient être progressivement altérées. Il faut donc trouver un équilibre entre la mémoire individuelle et la préservation de l’ensemble mémoriel.
Le cimetière militaire est lui-même un monument. Son architecture, ses alignements, ses stèles et sa sobriété participent à sa force symbolique. Préserver cette unité ne signifie pas empêcher les familles et les collectivités d’honorer leurs morts, cela signifie réfléchir à la manière dont ces hommages peuvent continuer à exister sans dénaturer l’ensemble.
Quand on rentre dans le cimetière, le mur à gauche contient plusieurs hommages, témoins de dates, de cérémonies et de noms de personnalités visiteuses.
Honorer ceux qui honorent, transmettre pour perpétuer
À travers ces quelques tombes, nous avons voulu rendre hommage à ceux qui rendent hommage à ces familles qui, génération après génération, continuent de rechercher les traces de leurs ancêtres, à ces communes portugaises qui viennent rappeler le souvenir de leurs enfants, à ces associations qui entretiennent la mémoire, à ces visiteurs, parfois venus de très loin, qui prennent le temps de s’arrêter devant des tombes portant des noms qu’ils ne connaissent pas et à tous ceux qui, par un geste discret ou une démarche collective, refusent que les 1.831 soldats portugais de Richebourg deviennent de simples noms dans un registre.
Le Devoir de Mémoire, c’est précisément cela : ne pas considérer que la mémoire est définitivement acquise. Il doit être entretenu, expliqué, transmis et perpétué.
Un exemple qui appelle réflexion : un petit papier scotché à l’intérieur de la boîte qui contient le livre des soldats enterrés à Richebourg avec le message en anglais : “Visited on 1/7/26, Part, Frankie, Dave+Catarina Marques, Viseu, Portugal. Never Forgotten”.
La mémoire a besoin de pierres, mais surtout de femmes et d’hommes pour la faire vivre
Notre visite estivale à Richebourg aura donc été à la fois une visite de mémoire et un constat.
Un constat positif, d’abord : celui d’un cimetière inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO qui continue d’attirer des visiteurs et où des hommages individuels et collectifs témoignent encore d’un attachement profond aux soldats qui y reposent, mais aussi un constat matériel : herbe fortement desséchée par la chaleur, stèles qui peuvent bouger, socles dont la stabilité semble parfois fragilisée, fissures visibles sur le portail principal et la porte monumentale, alignements qui mériteraient une attention et coexistence de stèles anciennes et remplacées.
Ces observations ne doivent pas être comprises comme une condamnation de ce qui a été fait. Elles constituent plutôt un appel à poursuivre les efforts et à regarder avec attention l’avenir de ce lieu, les Adidos Militares et Liga dos Combatentes s’y attachent, toutefois il nous semble qu’un effort national est nécessaire pour un travail et une rénovation en profondeur.
La mémoire a besoin de lieux, elle a besoin de pierres, elle a besoin de noms, mais surtout, elle a besoin de femmes et d’hommes pour la faire vivre et la transmettre.
À Richebourg, ceux qui reposent sont encore honorés. À nous, désormais, de faire en sorte que demain, d’autres générations puissent encore venir à leur rencontre.






