Jacques Ratton: le plus influent commerçant et industriel français dans l’histoire du Portugal?

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Monêtier-les-Bains est un village de villégiature de montagne qui possède des relations avec le Portugal depuis le début du XVIIIème siècle (1).

Le plus célèbre des émigrants de Monêtier installés au Portugal est, sans nul doute, Jacques Ratton.

Jacques Ratton est né le 17 décembre 1717 au Monêtier, où il épousa, à 18 ans, le 4 octobre 1735, Françoise Bellon, fille de Jacques et Anne Beroard son aînée de 3 ans.

Le 7 juillet 1736 naquit un fils qu’ils appelleront aussi Jacques Ratton. À la suite de cette naissance, Jacques Ratton père et son épouse, décident de suivre l’exemple d’autres habitants de Monêtier, celui d’émigrer pour s’installer à Lisboa, au Portugal.

Presque deux décennies après leur arrivée dans la capitale du Portugal se produit, le 1 novembre 1755, le très destructeur tremblement de terre. À cette date, Jacques Ratton est déjà un commerçant très riche de Lisboa, où, à l’époque, un noyau de gens originaires de Monêtier-les-Bains se forme, composé notamment de 10 commerçants originaires de ce petit village des Hauts-Alpes – Monêtier-les-Bains devenant la première localité française représentée au Portugal. D’autres émigrés de Monestier se sont installés à Coimbra et à Porto.

 

Parmi ces nouveaux «lisboètes», le destin semble s’acharner sur les libraires Bertrand qui ont perdu leur magasin, mais aussi leur marchandise. Ils eurent le triste spectacle de voir brûler leur maison sans rien sauver.

Notons que les Bertrand sont des cousins de Jacques Raton.

Le drame n’a pas entamé le courage et la volonté des Bertrand. De nos jours, la Livraria Bertrand est encore un des plus grands libraires portugais (2).

Pedro Faure crée dès 1732 le plus ancien réseau de librairies, en 1742 Pierre Bertrand, récemment arrivé de Monestier, s’assoie à Pedro Faure et créent «Pedro Faure & Bertrand».

Après le tremblement de terre de Lisboa, Jacques Ratton transfère sa famille d’abord, puis sa société Ratton-Bellon, à Porto, auprès de son allié Bernard Clamouse.

Le négoce prospère dans le nord du Portugal et Jacques Ratton devient rapidement le plus riche négociant français du Portugal.

Le 22 novembre 1758, il marie, à Porto, son fils Jacques à Anne-Isabelle de Clamouse, fille de son associé Bernard de Clamouse.

Jacques Ratton père, décide alors, en 1759, de revenir en France avec son épouse où il achète une charge de Secrétaire du Roi. Il s’installe à Mâcon, où existait aussi une forte colonie du Monêtier. Il acheta en 1763 le Château de la Condémine, à Charnay. Il y donnera des fêtes tellement somptueuses que leur renommée parviendra jusqu’à la Cour!

 

Leur fils, Jacques Ratton, et son épouse Anne-Isabelle de Clamouse, resteront au Portugal, ils reviennent sur Lisboa. Jacques Ratton fils y deviendra un des principaux personnages de la vie économique du Portugal, l’élément moteur du développement du pays, en créant plusieurs branches de l’industrie, allant de la fabrication des indiennes (3) à l’installation de filatures de coton en 1789, particulièrement dans la région de Tomar. Il créa aussi des papeteries et des usines de chapeaux.

Notons que le Marquis de Pombal, franc-maçon et Premier Ministre portugais, le reconstructeur de Lisboa après le terrifiant tremblement de terre de la Toussaint 1755, tenait à encourager l’industrie au Portugal. Pour cela il consultait Jacques Ratton, même si ce n’est qu’après la mort de Pombal qu’il a été nommé membre de la Real Junta de Comércio, Agricultura e Navegação.

Jacques Ratton joue un rôle important dans les efforts de Marquis de Pombal pour stimuler et réglementer le commerce portugais.

Contrairement à d’autres marchands français, il garde le statut de Portugais après la naturalisation provisoire imposée par le Gouvernement portugais en 1762. Ce choix s’explique sans doute par ses ambitions de développer ses affaires et s’ouvrir au grand commerce colonial avec le Brésil et l’Inde sans intermédiaire portugais.

Malgré l’orientation prise par ses activités, il garde des liens commerciaux privilégiés avec la France. À, la fin du XVIIIème, il arme précisément un bateau, Le Contamine, pour faire le commerce entre Lisboa et Rouen. Il devient un des marchands les plus prestigieux de la ville, membre de la Junte de commerce (1788) dont il oriente les activités.

Outre le commerce, il crée une fabrique de chapeaux (Elvas), une filature de coton pour fabriquer des bas et une fabrique de verre, fait des projets pour une manufacture de soie et d’indiennes, de papier et toutes sortes de produits manufacturés dont il tente de soutenir le développement en appuyant la politique réformatrice.

Au sein de la Junte de commerce, son intense activité et influence lui vaudra la haine de ses concurrents. Il dénoncera les insuffisances nationales et fait même venir de l’étranger ouvriers, ingénieurs et techniciens.

Jacques Ratton a été fait Chevalier de l’Ordre du Christ et anobli en tant que Noble de la Maison royale. Il a vécu à Lisboa dans le palais néo-classique Ratton, près de sa chapellerie, qui, en partie remodelée par son fils Diogo, est actuellement le siège de la Cour constitutionnelle portugaise, avec un grand domaine à Barroca d’Alva sur l’estuaire du Tage comme bien, où il a récupéré des terres.

Anobli, Jacques Ratton fils a pris pour armes «trois petits rats».

Il met un point d’honneur à maîtriser la langue portugaise. Le portugais devient la langue de ses affaires et d’une grande partie de sa vie, langue qu’il maîtrise bien à l’écrit, comme en témoignent deux documents assez particuliers qu’il rédige.

Parler le portugais ne l’empêche pas de pratiquer aussi le français, attesté dans la vie sociale portugaise, dans les salons, la vie de la Cour et les cercles maçonniques auxquels il semble appartenir, pour cela il a dû faire l’effort de faire évoluer son niveau de langue maternelle à l’oral pour assurer sa promotion sociale au plus haut niveau.

 

Des circonstances exceptionnelles de la première «Invasion française» de novembre 1807 l’amènent à faire un usage public du français, il est en effet désigné pour servir d’interprète officiel aux marchands de Lisboa désireux de négocier avec les troupes françaises entrées au Portugal.

Il aurait également traduit les demandes de financement réclamées par Junot et permis à ce dernier d’exercer une pression sur le Portugal occupé, d’où les accusations de trahison. Il se défend en prétendant que c’est sa seule connaissance du français qui l’a placé en position de porte-parole des marchands portugais et qu’il n’a jamais joué d’une solidarité nationale avec les troupes françaises en trahissant sa patrie d’accueil. Il a pourtant profité de la situation pour enrichir le commerce avec la France, il devient même actionnaire de la Banque de France.

En cette année de 1807, alors que Jacques Ratton est un des Français les plus influents du Portugal, l’invasion du Portugal par les troupes napoléoniennes met à mal les relations entre les deux pays.

La défaite française à la bataille de Vimeiro (30 août 1808) face à une coalition britannico-portugaise laisse une communauté française bien embarrassée et, deux ans plus tard, Jacques Ratton est contraint de démissionner de la Real Junta de Comércio, Agricultura e Navegação, dont il était membre depuis plus de vingt ans. En septembre de la même année, il est arrêté en compagnie de plusieurs hommes d’affaires français et exilé aux Açores, sur la petite île de Terceira.

Il ne reste pas longtemps emprisonné aux Açores. Il parvient à partir purger sa peine d’exil en Angleterre, avant de rejoindre Paris où il termine sa vie, alors qu’une partie de sa descendance reste au Portugal.

Par les écrits de Jacques Ratton on peut retracer l’histoire du Portugal à cette époque.

Dans un de ses deux récits, intitulé «Recordações», il écrit d’une forme impeccable en portugais en 1813 un témoignage un peu formel et simplifié de sa vie et de son œuvre afin, entre autres, de tenter d’obtenir par la même occasion sa réhabilitation.

Le Roi lui propose de revenir vivre à Lisboa. Jacques Ratton décline l’offre.

Jacques Ratton meurt le 3 juillet 1820, à Paris, à l’âge de 83 ans.

 

(1) https://lusojornal.com/monestier-de-briancon-village-demigration-vers-le-portugal-au-xviiieme-siecle/

 

(2) Fait partie, depuis 2010, du groupe Porto Editora

 

(3) Tissu à la mode au XVIIIème siècle

 

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