
Le 14 juin 1940, un des premiers portugais de la Légion étrangère, Amadeu Regadas (aliàs Amadeu da Silva) est tué près de Neuville-au-Pont, dans le secteur de Sainte-Menehould.
Nous nous sommes posé la question de comment réagissait à cette date la Légation (Ambassade) portugaise de Paris (lire ICI).
Le 14 juin 1940, au petit matin, les premières unités de la 18ème Armée allemande entrent dans Paris sans rencontrer de résistance militaire. La Wehrmacht occupe les principaux bâtiments administratifs, hisse le drapeau allemand sur plusieurs édifices officiels, notamment l’Arc de Triomphe et certains Ministères, et la Kommandantur s’installe progressivement.
Le Gouvernement français quitte la capitale le 10 juin 1940.
Ce jour-là, au matin, Armando da Gama Ochoa, Ministre (Ambassadeur) du Portugal à Paris adresse à António Oliveira Salazar son télégramme 78, classé urgent : «Tous les Chefs de mission partent aujourd’hui avec un secrétaire. Ils confient le siège de leurs missions au fonctionnaire le plus gradé. J’accompagne le corps diplomatique vers l’endroit que nous a été indiqué le par le Quai d’Orsay». C’est le secrétaire José de Bivar Brandeiro, autorisé à communiquer directement avec Salazar et les Necessidades, qui reste sur place à Paris.
Armando da Gama Ochoa, le secrétaire Nunes da Silva et son épouse empruntent la voiture de la Légation, ils démarrent vers 15h00. Routes encombrées. À 22h00 ils arrivèrent à Orléans, où les hôtels affichaient complet. Grâce au Préfet, ils purent tout de même se loger. Dès 8h00 du matin, le 11 juin, ils repartirent en direction de Tours. Ils arrivèrent à 21h00, et furent installés au château de La Chesnaye, d’où ils entendirent les bombardements. Le séjour fut de quatre jours, car le Gouvernement s’en allait vers le sud, à Bordeaux. Armando da Gama Ochoa s’installe aussi à Bordeaux.
Le 20 juin, António Oliveira Salazar adressa à Armando da Gama Ochoa son télégramme 63, à Bordeaux, hôtel Etheona, où la Légation portugaise s’était installée.
Armando da Gama Ochoa, le 1er juillet, communique à Salazar que ses collègues diplomates, ainsi que plusieurs fonctionnaires des Affaires étrangères, l’assaillent de questions sur une demande qu’aurait présentée l’Angleterre en vue d’un débarquement de troupes britanniques. Salazar lui répond, avec une véhémence inaccoutumée, qu’il n’en était rien. L’Angleterre n’aurait fait aucune démarche susceptible de compromettre notre chère neutralité.
Lorsque le Ministre du Portugal à Paris, Armando da Gama Ochoa, quitte la capitale le 10 juin 1940 pour suivre le gouvernement français à Tours, puis à Bordeaux, la Légation de Paris ne ferme pas. Il confie la direction de la mission à son chargé d’affaires, José de Bivar Brandeiro, qui demeure dans la capitale avec une partie du personnel diplomatique au 1 rue Noisiel dans le 16ème arrondissement. Après la guerre, la représentation diplomatique s’est agrandie occupant jusqu’à aujourd’hui le 3 rue de Noisiel.
La protection des ressortissants portugais dans le contexte de l’effondrement de la France
José de Bivar Brandeiro, resté à Paris envoie au Ministre (Ambassadeur) du Portugal à Bordeaux, Armando da Gama Ochoa un rapport de 50 pages décrivant ce qui se passe à Paris et la situation des portugais de la capitale française.
Le rapport rédigé par José de Bivar Brandeiro constitue une source de premier ordre pour l’étude de l’effondrement de l’État français en juin 1940 et de ses conséquences sur les Communautés étrangères demeurées dans la capitale.
Couvrant la période comprise entre le 10 juin et le 19 août 1940, ce document offre un double intérêt. D’une part, il retrace les événements observés depuis la Légation portugaise au moment de l’exode, de l’entrée des troupes allemandes dans Paris et des premières semaines de l’occupation. D’autre part, il met en lumière le rôle joué par la représentation diplomatique portugaise dans l’assistance apportée à une colonie essentiellement ouvrière confrontée à l’effondrement des institutions françaises.

Paris à l’heure de l’exode
José de Bivar Brandeiro décrit une capitale progressivement gagnée par la désorganisation à partir du 10 juin 1940, date à laquelle le Gouvernement français quitte Paris pour Tours. Son témoignage insiste sur le caractère massif de l’exode, qui vide la capitale d’une grande partie de sa population. Il évoque des routes encombrées par des colonnes de civils, des administrations paralysées, des ministères désertés, la fermeture des banques ainsi que l’interruption progressive des services postaux et des transports.
L’auteur insiste également sur le climat psychologique qui accompagne cette désagrégation de l’État. Selon lui, les rumeurs relatives à une entrée imminente des troupes allemandes alimentent une véritable panique collective. Les Parisiens redoutent des bombardements, des combats urbains et des représailles contre les civils. Il attribue largement cette inquiétude aux informations diffusées par la presse et aux nombreuses rumeurs concernant l’existence d’une prétendue «cinquième colonne» favorable à l’Allemagne. Cette analyse traduit cependant le regard d’un observateur diplomatique étranger et doit être replacée dans le contexte des représentations contemporaines de la défaite.
La Communauté portugaise face à la crise
L’un des principaux apports du rapport réside dans la description de la situation des Portugais demeurés à Paris. José de Bivar Brandeiro rappelle que la colonie portugaise est constituée presque exclusivement d’ouvriers, auxquels s’ajoutent quelques commerçants et un nombre restreint de familles aisées. Les catégories les plus favorisées avaient quitté la capitale avant l’arrivée des Allemands, tandis que les commerçants partirent au cours des derniers jours précédant l’occupation. Les ouvriers représentent donc l’essentiel des ressortissants encore présents dans la capitale au moment de la débâcle.
Face à la désorganisation des autorités françaises, de nombreux Portugais se tournent vers la Légation, le Consulat et la Casa de Portugal afin d’obtenir une assistance. Le rapport montre que ces institutions deviennent rapidement des lieux d’information, d’orientation et de secours. Les demandes concernent aussi bien des renseignements sur l’évolution de la situation que l’obtention d’une aide financière, de moyens de transport, de carburant ou d’un hébergement temporaire.
José de Bivar Brandeiro affirme avoir choisi de conseiller à la majorité de ses compatriotes de demeurer à Paris plutôt que de participer à l’exode. Selon lui, les routes étaient devenues particulièrement dangereuses en raison de leur encombrement, des bombardements et de l’avance des Armées allemandes. Cette recommandation apparaît à plusieurs reprises dans son journal quotidien et constitue l’une des lignes directrices de son action consulaire.
Le rapport mentionne plusieurs interventions concrètes. Des ouvriers portugais employés par les usines Renault viennent signaler qu’ils ont été abandonnés par leur employeur au moment de l’évacuation. José de Bivar Brandeiro et le Consul entreprennent alors des démarches afin de leur obtenir des moyens de transport. Dans un autre épisode, un ouvrier travaillant pour Simca-Fiat, accompagné de sa femme, de leur jeune enfant et de deux collègues français, est accueilli à la Légation après une tentative de fuite particulièrement éprouvante. Considérant qu’il serait dangereux pour cette famille de reprendre immédiatement la route, José de Bivar Brandeiro lui offre un hébergement pour la nuit dans les locaux diplomatiques.
Ces exemples illustrent la fonction d’assistance assumée par la représentation portugaise dans un contexte où les structures administratives françaises ne sont plus en mesure de répondre efficacement aux besoins des étrangers.
Neutralité diplomatique et contacts avec les autorités allemandes
L’entrée des troupes allemandes dans Paris constitue un nouveau défi pour la Légation portugaise. José de Bivar Brandeiro souligne que les violences généralisées redoutées par la population ne se produisent pas, du moins dans les premiers jours de l’occupation. Cette observation occupe une place importante dans son rapport et contribue à expliquer son appréciation relativement mesurée de la transition entre administration française et administration allemande.
Conformément à la politique de neutralité suivie par le Portugal, il affirme avoir limité autant que possible ses relations avec les autorités militaires allemandes. Il refuse notamment d’utiliser la Légation comme intermédiaire auprès de la Kommandantur pour satisfaire des demandes individuelles formulées par certains ressortissants portugais. En revanche, lorsque les autorités françaises se révèlent incapables de résoudre des difficultés touchant directement la Communauté portugaise, il accepte d’intervenir auprès de l’Administration d’occupation. Il présente cette attitude comme un compromis entre le respect de la neutralité diplomatique et la protection des intérêts nationaux.
Le fonctionnement de la Légation pendant l’occupation
Une place importante du rapport est consacrée au comportement du personnel diplomatique portugais. José de Bivar Brandeiro insiste sur la continuité du fonctionnement de la Légation, du Consulat et de la Casa de Portugal, malgré les difficultés matérielles et le départ de nombreuses Administrations françaises. Il souligne qu’aucun membre du personnel n’abandonne son poste et que les employés poursuivent leurs activités d’accueil, d’information et d’assistance auprès des ressortissants portugais.
Cette insistance répond également à une logique administrative. Adressé à sa hiérarchie, le rapport vise à rendre compte de l’action de la représentation diplomatique et à démontrer que celle-ci a rempli ses missions dans des circonstances exceptionnelles.

Un témoignage marqué par la position du Portugal neutre
Au-delà de son intérêt factuel, le document révèle les représentations d’un diplomate portugais confronté à la défaite française. José de Bivar Brandeiro considère que la panique observée à Paris fut largement disproportionnée par rapport aux événements qui suivirent l’entrée des Allemands. Il estime également que l’Administration française avait cessé de fonctionner avant même l’arrivée des troupes d’occupation.
Son analyse de la situation politique est également révélatrice. Il affirme que l’appel lancé depuis Londres par le Général de Gaulle le 18 juin 1940 rencontre peu d’écho auprès de la population parisienne, tandis que les discours du Maréchal Pétain seraient favorablement accueillis par une population avant tout soucieuse de retrouver la paix. Ces observations doivent toutefois être interprétées avec prudence. Elles reflètent avant tout les perceptions d’un diplomate installé dans Paris occupé durant l’été 1940 et ne sauraient être généralisées à l’ensemble de la société française.
En conclusion, le rapport de José de Bivar Brandeiro constitue une source essentielle pour l’histoire de la présence portugaise à Paris durant les premiers mois de l’Occupation. Il documente avec précision les formes d’assistance mises en œuvre par la Légation du Portugal auprès de ses ressortissants, tout en éclairant les choix auxquels furent confrontés les diplomates d’un État neutre dans un contexte de bouleversement politique et militaire.
Toutefois, comme toute source diplomatique, ce document répond également à une logique de justification administrative. Rédigé pour rendre compte de son action auprès de sa hiérarchie, José de Bivar Brandeiro met en valeur la continuité des services portugais, le sens du devoir de son personnel et l’efficacité de l’assistance apportée aux ressortissants portugais. Son témoignage doit donc être confronté à d’autres sources – françaises, allemandes ou portugaises – afin de restituer toute la complexité des premières semaines de l’Occupation.
Dans son édition du 16 juin 1941 en première page du «Journal des débats politiques et littéraires» nous pouvons lire : «la mort soudaine et inattendue de Armando da Gama Ochoa, Ministre du Portugal en France, a causé la plus douloureuse émotion dans les milieux diplomatiques et politiques de Vichy… Né en 1877 à Bragança, M. Armando Humberto da Gama Ochoa a commencé sa carrière comme officier de marine… Les services de la Chancellerie portugaise à Vichy seront désormais assurés par M. Bivar Brandeiro, premier Conseiller de la Légation et Chargé d’Affaires, connu à Paris comme un des membres les plus éminents du corps diplomatique, homme de haute culture, de parfaite distinction et de rares qualités d’esprit».






