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Les éditions Chandeigne publient cette semaine le roman «Eliete, la vie normale» de Dulce Maria Cardoso. Dans cet entretien, Anne Lima nous parle de ce livre, ainsi que de son auteure, mais aussi de la situation actuelle des éditions Chandeigne, de sa création en 1992, de ses méthodes de fabrication et de distribution, de sa Collection Magellane et des livres à paraître.

 

Vous démarrez cette rentrée littéraire avec la publication du roman «Eliete, la vie normale», de Dulce Maria Cardoso. Comment avez-vous découvert cette auteure et ce livre?

Dulce Maria Cardoso est l’un des très grands auteurs contemporains portugais, c’est quelqu’un que je lis. C’est un auteur à lire, elle est très appréciée au Portugal où elle est publiée par Tinta da China. Son dernier livre paru en France s’intitule «Le Retour» (titre original «O Retorno»), publié chez Stock. J’ai beaucoup aimé «Eliete», nous avons eu la possibilité de faire une offre pour le traduire et l’éditer, l’agent et l’auteur ont accepté que l’on reprenne l’œuvre et qu’on puisse être son nouvel éditeur.

 

Parlez-nous du livre…

«Eliete» est un livre pour tout le monde, hommes et femmes, même si on y parle d’une femme. C’est un livre où on va suivre une femme tout à fait contemporaine, Portugaise, un peu moyenne en tout, une femme de tous les jours, qui va être confrontée à beaucoup de situations difficiles de notre quotidien. D’abord elle va avoir des relations dans sa famille qui se tendent, sa grand-mère qui perd la tête, et aussi une imprégnation du passé que revient, un passé lié à son père. Mais c’est une femme qui, peu à peu, dans sa banalité, prend de l’épaisseur et à laquelle on s’attache énormément. Elle nous apprend beaucoup de choses sur nous-mêmes et sur le Portugal.

 

Dans ce livre, on a l’impression d’assister à une pièce de théâtre. Dès le premier chapitre, il y a la mamie, la maman et la fille, Eliete, qui ne se sent pas très bien dans ses baskets, coincée entre le passé et le présent qui ne lui conviennent pas, et qui doute déjà de son avenir…

Oui, dans une société virtuelle, où Facebook, Twiter, etc., occupent une place très importante dans notre vie – parfois on peut avoir des vies parallèles et on ne le sait pas. Cet aspect joue un rôle important dans ce roman.

 

Que pouvez-vous nous dire sur l’écriture de Dulce Maria Cardoso?

Dulce Maria Cardoso est un exemple de ces auteurs qui nous font aimer la langue portugaise, elle a une maîtrise et une richesse incroyables de la langue, et une grande souplesse d’écriture. Son discours est proche du discours du quotidien, mais il est assez écrit, très pertinent. On est totalement emporté par sa fluidité. On ne s’en rend pas compte à la première lecture, mais c’est quelque chose de très bien construit.

 

L’histoire est saupoudrée de 25 Avril…

Et de Salazarisme aussi… Ce n’est pas parce qu’il y a eu le 25 Avril que le Salazarisme est terminé. Quelque chose qui imprègne une société pendant 50 ans, ça laisse des traces. Il faut en être conscient et peut-être que maintenant c’est le moment aussi d’en parler.

 

Comment se portent les éditions Chandeigne? Quel est le bilan provisoire, tout en sachant que la crise sanitaire est toujours là?

Les éditions Chandeigne vont bien. Puisque nous sommes spécialistes dans le récit de voyages maritimes, nous dirions que nous sommes sur un navire et qu’il faut tenir bien la barre. Étant une petite structure, nous disposons d’une souplesse supérieure à celle d’une grande maison d’éditions. Notre structure n’a pas vraiment beaucoup grossi depuis notre création en 1992. Évidemment nous avons eu un coup d’arrêt pendant deux mois. Et par ailleurs, nous travaillons beaucoup avec le Portugal, et là aussi c’est un coup d’arrêt assez franc.

 

Avez-vous pu bénéficier des aides de l’État?

Oui. Nous sommes une entreprise avec deux salariées, dont une a dû travailler à mi-temps pendant un mois et demi, mais nous avons tout de suite repris à plein temps, le 11 mai, à partir du déconfinement. Nous nous sommes adaptés très vite, et même pendant le confinement nous avions fait une série de vidéos – que nous avions appelée ‘La Retraite Chandeigne’ – sur de nombreux sujets. Nous avions demandé à plusieurs auteurs, tels que Yves Léonard ou Bruno Belthoise, de faire des petites vidéos à travers lesquelles ils nous présentaient des auteurs ou des livres. Par ailleurs, il y avait aussi des dispositifs destinés aux livres, comme ceux venant du Centre National du Livre, des petites choses qui peuvent aider sur le moment, mais pas sur la durée. Nous ne sommes pas encore sortis de la mauvaise passe, et ce n’est pas une aide de 1.500 euros qui permet de tenir une maison d’édition.

 

Vous étiez présents à la Foire du Livre de Porto au début de ce mois. C’était courageux! Car peut-on vendre des livres d’auteurs lusophones, en français, à Porto?

Tous les salons en France ont fermé, mais nous sommes toujours dans une dynamique d’aller au-devant du public, parce que c’est important. Si on attend uniquement les ventes dans les librairies, sagement, c’est difficile de se faire connaître. Comme cela faisait longtemps qu’on avait envie de faire la Foire du Livre de Lisbonne et celle de Porto, en septembre, on s’est dit qu’il fallait tenter le coup. On a déposé notre candidature, qui a été acceptée. C’était la première fois et cela nous semblait plus à notre portée, car cette Foire est organisée par la Mairie de Porto, contrairement à la Foire du Livre de Lisbonne, qui est organisée par les grands éditeurs portugais. C’était dans les jardins du Palácio de Cristal, en plein air, on se sentait en sécurité. On était une sorte d’ovni avec des livres en français, mais essentiellement sur la culture portugaise.

 

Quels étaient les auteurs les plus recherchés par le public ?

Les «Contes de la Montagne», de Miguel Torga, ou les livres d’Eça de Queirós, ainsi qu’«Eliete»… Il faut savoir qu’il y a une population francophone importante à Porto et qu’il y a aussi encore un public plus âgé qui a un goût pour le français, qui est curieux. Nous avons également des livres qui concernent la culture portugaise, mais qui sont écrits en français et qui n’existent pas en portugais, par exemple les livres d’Yves Léonard ou le livre «L’Expansion portugaise dans le monde – XIV-XVIIIème siècles», que nous avons fait avec Luis Filipe Tomás, qui existe en français mais pas en portugais.

 

Comment sont nées les éditions Chandeigne? En 1986 il y avait déjà une librairie – qui aujourd’hui s’appelle Librairie Portugaise et Brésilienne -, à Paris, où Michel Chandeigne avait un petit atelier de typographie. Vous étiez intéressée par la publication de livres, Michel Chandeigne aussi, et en 1992 vous décidez de créer les éditions Chandeigne. Cette rencontre mériterait presque un roman… Peu de gens savent que vous étiez, vous-même, élève de Michel Chandeigne…

Quand j’interviens auprès d’un public plus jeune, j’insiste sur le fait que le chemin que l’on tente de construire n’est jamais linéaire, il ne faut pas avoir peur, il faut avoir confiance dans les rencontres. Michel Chandeigne avait une formation initiale en biologie, et moi j’ai fait d’abord de la gestion et après de l’histoire. Nous nous sommes connus quand il était professeur au Lycée français de Lisbonne où j’étais élève. Après il y a eu une période où chacun a fait son chemin, on est resté amis, mais toujours attachés au livre. Quand Michel est venu à Paris, il a créé la librairie portugaise et brésilienne… Quant à moi, le livre m’a toujours intéressée. Quand j’ai eu cette possibilité – c’est Michel qui m’a proposé de créer une maison d’édition – j’ai accepté. C’est une structure différente de la librairie, mais qui s’est adossée à la librairie. Deux structures différentes mais qui travaillent toujours ensemble. Cette coopération est très importante, chacun avec ses apports. Une coopération qui perdure, et j’espère qu’en 2022 nous fêterons les 30 ans, de façon démasquée!

 

Vous incarnez cette synthèse de la double culture luso-française, vous vivez avec les deux langues. Votre père est portugais et votre mère est française. Vous-même vous êtes arrivée en France en 1984…

Oui, après mon Bac.

 

Parlons de la collection Magellane. Vous avez commencé par publier des récits de voyage, des textes importants, fondateurs de la littérature et de la culture portugaises. Et actuellement cette collection possède 52 titres!

Oui, en effet, tout le monde reconnaît – les librairies et les autres éditeurs – que Magellane est une des belles collections dans le monde de l’édition française, une belle réussite du point de vue de l’objet et du contenu. Cette collection traite des récits de voyage, nous avons a commencé par le domaine portugais des 15ème et 18ème siècles, en y intégrant prioritairement les grands classiques de l’histoire tragico-maritime, mais aussi en montrant qu’à partir d’un angle portugais, et au-delà de la langue portugaise, on peut aller dans tous les continents. C’est ainsi que nous avons publié plusieurs livres sur le Japon, l’Amérique, l’Afrique et l’Asie, en traduisant pas seulement à partir du portugais, mais aussi à partir du japonais, du néerlandais, de l’italien, de l’espagnol, parce que dès le 15ème siècle cette histoire est une histoire globalisée. Par exemple, sur les navires de Vasco da Gama, il y avait des témoignages écrits en italien, sur les navires de Magellan. Ce sont donc ces différentes sources de richesse qui peuvent passer par la culture lusophone.

 

Un aspect auquel vous tenez beaucoup, aux éditions Chandeigne, c’est la fabrication du livre lui-même. J’apprécie beaucoup la qualité matérielle et aussi l’élégance de votre livre. Il y a quelques années, vous nous disiez que vous assurez vous-même toute la ligne de fabrication du livre, depuis sa composition jusqu’au traitement de l’image…

En réalité, on correspond encore – presque – aux éditeurs-libraires-imprimeurs traditionnels du 18ème siècle. Quand on a commencé, Michel Chandeigne faisait encore de l’édition sur une machine à bras, à plomb, à l’arrière de la librairie. Cela correspondait tout à fait à cette tradition. Nous sommes passés à l’ordinateur, mais en voulant maîtriser nous-mêmes toutes les étapes de la fabrication. Cela nous donne la liberté de prendre le temps que l’on veut et de travailler longuement sur le livre. En traitant le texte et l’image, on compose, souvent on réécrit, parfois on traduit, c’est un travail complet jusqu’à ce que le livre soit prêt, et ensuite on l’envoie chez l’imprimeur. Cela nous donne aussi la liberté de pouvoir arriver à des livres que sont beaux.

 

C’est en effet une des caractéristiques des livres que vous éditez. Un autre aspect qui n’est pas évident pour les éditeurs indépendants concerne la distribution. Comment surmontez-vous ce problème de la distribution?

C’est une des grandes difficultés de tout éditeur, même si en France on est quand même privilégiés par rapport au marché du livre portugais, car la situation est bien plus compliquée pour un éditeur indépendant portugais. Pour ce qui nous concerne, nous passons par Interforum, un grand distributeur. Cela étant, nous publions des grands auteurs, des livres d’un très bon niveau, que ce soit en littérature ou en sciences humaines. Néanmoins, pour qu’ils soient acceptés dans les librairies françaises c’est un travail bien plus difficile que si on traduisait tout autre livre d’un auteur anglais. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais le livre de Dulce Maria Cardoso, «Eliete, la vie normale», que nous publions, a été sélectionné pour le Prix Femina Étranger. Or, sur les 15 romans qui ont été choisis pour cette liste, 13 sont traduits de l’anglais, un du portugais et un autre de l’espagnol, venant de l’Argentine ! C’est une réalité. Défendre les auteurs portugais de très grande qualité demande un effort bien supérieur à celui qui est nécessaire pour publier n’importe quel auteur traduit de l’anglais!

 

Connaissez-vous le pourcentage d’auteurs lusophones publiés en français aujourd’hui en France?

Je crois que c’est moins de 2 ou 3%. Si je ne fais pas d’erreur, sur tout ce qui a été traduit d’une langue étrangère en France, je pense que, venant du portugais, c’est de l’ordre de 2 à 3%. Alors que le portugais est une des langues européennes la plus parlée au monde…

 

Il y a donc beaucoup de chemin à faire… Au départ vous éditiez donc de la littérature classique, non contemporaine, mais depuis quelques années on observe une diversification accélérée de vos publications. Outre des textes de Machado de Assis, Eça de Queirós, Fernando Pessoa, il y a aussi Mia Couto – c’est presque une politique d’auteur que vous avez fait avec Mia Couto – et puis d’autres, plus récemment, tel que le jeune écrivain portugais Valério Romão, ainsi qu’un polar, et maintenant «Eliete»… Votre ligne éditoriale a beaucoup évolué.

Bientôt nous fêterons nos 30 ans. Or, une structure qui n’évolue pas finit par mourir. Nous devons tenir à nos règles, à notre structure, mais il faut aussi être curieux, il faut être capable d’aller vers d’autres domaines, surtout quand il y a des choses que l’on découvre et qui nous plaisent. Mia Couto a été sans doute l’auteur contemporain que nous avons publié en premier, mais c’est un auteur majeur, on a publié plusieurs livres de lui et, effectivement, il y a eu cette découverte de Valério Romão. On pense qu’il sera l’un des auteurs que vont vraiment compter et rester dans la littérature portugaise. Nous voulons rester fidèles à ces auteurs autant que possible.

 

Pouvez-vous nous dire un petit mot sur les autres publications qui vont paraître prochainement aux éditions Chandeigne ?

En octobre nous éditerons trois autres livres: une nouvelle version revue de «Salazarisme et fascisme», d’Yves Léonard – pour ceux qui souhaitent aller plus loin après la lecture d’«Eliete» – et aussi deux livres dans la collection Magellane Poche: «Le grand naufrage de l’Armada des Indes», qui est un des grands naufrages de l’histoire portugaise, racontée par D. Francisco Manuel de Melo, un très joli livre, très bien illustré, avec beaucoup de cartes, ainsi qu’une nouvelle version du «Nouveau Monde», de Amerigo Vespucci. Puis, en novembre, il y aura un magnifique petit livre qui traite du Brésil, avec un ensemble de trois textes d’Euclides da Cunha, concernant l’Amazonie – «L’invention de l’Amazonie». Ce sont trois textes d’une grande modernité, écrits au début du 20ème siècle et qui parlent de cette masse, de cette chose incroyable qu’est l’Amazonie, mais qui commençait déjà à être détruite au début du 20ème siècle! Dans ce livre, il est également question de la vie difficile des Seringueiros, ce qui fait terriblement écho avec ce qui se passe actuellement dans cette région.

 

Éditions Chandeigne, 10, rue Tournefort – 75005 Paris

Librairie portugaise et brésilienne, 19-21, rue des Fossés Saint-Jacques – 75005 Paris

 

Dulce Maria Cardoso sera en France:

 

Le mardi 6 octobre, 18h30

Librairie Machine à lire à Bordeaux

8 place du Parlement, 33000 Bordeaux

 

Le mercredi 7 octobre, 17h00

Paris Sorbonne – Institut d’Études Hispaniques – Bibliothèque Marcel Bataillon

31 rue Gay-Lussac, 75005 Paris

 

Le jeudi 8 octobre, 19h00

Le Phono Museum de Paris avec la librairie Vendredi

53 boulevard de Rochechouart, 75009 Paris

 

Le vendredi 9 octobre, 19h00

Librairie La voie aux chapitres

4 rue Saint-Jérôme, 69007 Lyon

 

 

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