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Tout jeune quarantenaire, Duarte est un homme de fidélités. Fidélité à son Alentejo natal, dont on trouve les empreintes musicales dans chacun de ses albums, dans chacun de ses concerts. Fidélité au Senhor Vinho, la prestigieuse casa de fado lisboète, où sa carrière a quasi commencé, en 2004, et où il continue de se produire quand ses concerts (ou plus récemment la pandémie) le permettent, et qu’il devrait retrouver dans quelques jours. Fidélité à ses musiciens, Pedro Amendoeira à la guitare portugaise, formidable accompagnateur, le jeune João Filipe, à l’enthousiasme communicatif, à la viola et le très avisé, mesuré, expérimenté Carlos Menezes à la viola baixa. Fidélité intellectuelle et musicale à sa consœur en fado et poésie Aldina Duarte, autre fidèle du Senhor Vinho. Fidélité enfin à son producteur, Alain Vachié, français installé de longue date au Portugal, qui fit beaucoup pour la découverte de Duarte par le public français lors de multiples concerts dans tout le pays. C’était avant la pandémie, mais ça reviendra. Quand? Ah, ça, madame, monsieur, ce n’est pas à moi qu’il faut le demander (1).

En attendant, nous arrive de Lisboa le nouvel album de Duarte (2): «No lugar dela», A sa place à elle. De prime abord, un très bel objet, agréable à feuilleter, avec plusieurs textes introductifs intéressants, quelques phrases bienvenues de Duarte: «C’est un disque de combat. De combat contre la malice du quotidien. Un disque conceptuel à partir d’une attitude d’empathie… Chanter et raconter à la place de différentes femmes… Se mettre à la place, ce n’est pas être elle – l’autre… Je crois que ce mouvement peut nous permettre des jours plus légers». Le livret inclut aussi les textes de toutes les chansons de l’album. Le tout en trois langues (portugais, français, anglais) et qui plus est bénéficiant de traductions de bonne facture.

Duarte fait partie d’une espèce rare dans le fado, celui des auteurs-compositeurs-interprètes. On peut citer bien sur Jorge Fernando et, plus récemment, Marco Oliveira, ou encore, aux marges du fado, Amélia Muge (la liste est un peu plus longue si on ne considère «que» les auteurs interprètes). Dans «No lugar dela», Duarte signe neuf des textes des onze chansons et quatre musiques (quatre autres sont des fados traditionnels ou populaires).

Pour l’accompagner, il retrouve ses musiciens habituels et s’adjoint aussi un quatuor à cordes classique. «No lugar dela» est un projet qui a mûri longuement. José Mário Branco, une référence du canto de intervenção des années pré et post 25 avril, multiplia dans la dernière période de sa vie, et à la surprise de beaucoup, les collaborations avec le monde du fado (Carlos do Carmo, Camané, Katia Guerreiro, Aldina Duarte forcément…); il participa aux débuts de la conception de «No lugar dela», écrivant, quelques mois avant sa brusque disparition «Não vamos enganar as pessoas e dizer que é um disco de fado só porque gravamos três fados. Não vai ser um disco de fado, embora seja um fadista a cantá-lo». D’où probablement la présence d’un quatuor classique et d’un piano. Fado? Pas fado? Pas si simple, mais de toute façon, belles musiques et beaux textes. Allons voir un peu.

«Algemas», premier thème de l’album, est un hommage à Amália Rodrigues, qu’elle enregistra en 1963. Texte et musique d’un poète de grande classe, un peu oublié, Álvaro Duarte Simões, ami d’Amália. Belle interprétation de Duarte et un arrangement musical alternant guitares de fado et quatuor traduisant bien la mélancolie du thème. Une entrée en matière réussie pour le voyage que Duarte propose dans l’univers féminin qu’il questionne.

Un voyage où nous croiserons cette femme qui a perdu son enfant, cette autre victime de violences, une autre encore mettant un terme à une liaison, et celle hantée par la crainte et l’espoir du départ et d’autres encore.

Chaque fois un texte sobre. Des univers musicaux divers, entre le fado traditionnel (dont un superbe «Saudades trazes contigo» sur la musique du fado mouraria (3)), la chanson (en général accompagnée par le quatuor à cordes), un ou deux fados chansons, et bien sur l’Alentejo, bien présent sur deux thèmes. Sur la présence du quatuor à cordes, Duarte nous confirme sa volonté de proposer des contextes musicaux différents en fonction des aspects eux aussi différents des situations évoquées dans les chansons de l’album. L’univers féminin vu par Duarte, c’est un regard où l’empathie est toujours présente, servie par sa voix chaleureuse, par des orchestrations toujours subtiles. Pas d’effets de manche inutiles, pas d’acrobaties vocales. Toujours une simplicité amicale pour dire malheurs et bonheurs de ces vies féminines, parfois tragiques, parfois allègres, souvent mystérieuses, comme Leonor, chanson un peu «fadisée» dédiée à la poétesse portuense Leonor de Almeida.

Cette empathie ne nous surprend pas: Duarte est une personne infiniment sympathique et accessible. Commentant la période actuelle marquée par les confinements, il en souligne, pour lui, un aspect positif («cela m’a donné tout le temps pour me consacrer à la conception et à la réalisation de cet album») tout en ne minimisant le côté négatif, très important: «C’est l’absence, ou presque, des concerts et des spectacles, que j’ai subie, comme tous les acteurs de la vie culturelle». Alors, fado? Pas fado? Du fado, il y en a plus que ne le pensait José Mário Branco, mais il n’y a pas que ça: il y a de l’émotion, de la poésie, du talent à chaque instant, et c’est bien le principal.

 

(1) En fait si, vous pouvez me le demander: sauf recrudescence pandémique, Duarte se produira à Auch le 9 juin (nos amis d’Occitanie ont de la chance!) et, ajoute-t-il, «j’espère retrouver Paris bientôt, nous pourrons poursuivre notre conversation».

 

(2) «No lugar dela» n’est pas encore disponible en France, mais on peut se le procurer sur la boutique internet de sa production https://www.avmmusiceditions.com

 

(3) Un clin d’œil ironique au très connu, et assez machiste, «Saudades trago comigo» écrit par António Calém et qui se termine ainsi: É morrer cantando o fado / Nos braços de uma mulher. Imaginez la tête de la dame. Jamais, pensons-nous, Duarte n’envisagerait un truc pareil!

 

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