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Mísia, la pionnière d’un fado différent, António Zambujo, funambule entre fado, Brésil (beaucoup), avec un soupçon de jazz, des zestes latinos, une valse par ci, le chant alentejano par là. Les deux le même soir, mais pas ensemble. De quoi exciter bien des curiosités pour cette soirée inaugurale du Festival Au Fil des Voix qui offre depuis treize ans des programmations exigeantes de voix de toutes les parties du monde.

António Zambujo ouvre la soirée avec deux des complices de son dernier album (Do Avesso, 2018), le pianiste Filipe Melo et Bernardo Couto, compagnon de longue date, à la guitare portugaise, plus le jeune Diogo Alexis à la contrebasse. Tout en décontraction, à son habitude, ce qui n’empêche ni précision ni concentration, António propose un répertoire centré sur les thèmes de Do Avesso, mâtiné de quelques unes des chansons emblématiques de ses anciens albums (Guia, le toujours guilleret Pica do 7, le toujours prenant Casa fechada…) Est-ce du fado? Ce n’est franchement pas un sujet pour António Zambujo, qui se dit curieux de toutes les musiques et choisit au feeling ce qui le touche le plus, fado ou pas. S’il a connu la notoriété sous l’étiquette fado, voilà déjà belle lurette qu’il s’en est en partie. Il demeure cependant plus que des traces de musiques de fado dans son répertoire actuel, la présence de la guitare portugaise du très conceptuel Bernardo Couto en étant un exemple. On vient de plus en plus écouter Zambujo pour la palette musicale qu’il propose, pour un répertoire où émotion, qualités rythmiques, sans oublier un humour narquois forment un très séduisant cocktail, et pour une voix, chaude, sensuelle, immédiatement reconnaissable. Et un concert d’António Zambujo est toujours un superbe moment, réserve toujours des (bonnes surprises), ce qui fut une fois de plus le cas à la Cigale.

Si António Zambujo se produit régulièrement en France, plusieurs fois chaque année, nous n’y avions plus entendu Mísia depuis presque quatre ans. Des années marquées par la lutte contre une grave maladie qui l’a conduite à d’intenses introspections qui marquent profondément les thèmes de son nouvel album, Pura vida, banda sonora.

Pura vida, dit-elle au public, ce n’est pas la vie pure au sens d’une absence de tout mal, c’est la vie telle qu’elle est, avec ses maux qui produisent parfois du bien. Banda sonora, parce qu’elle a souhaité traduire par des sons en plus des mots les sentiments de cette vie là. D’où l’emploi dans certains thèmes de la guitare électrique (Geoffrey Burton, net, précis), symbole de la violence, de la clarinette basse (Paulo Gaspar), instrument qui possède une vaste et riche tessiture, du violon (Luís Cunha) insistant ou virevoltant selon les thèmes, aux côtés du piano (Fabrizio Romano, la maestro napolitain arrangeur de tous les morceaux de l’album et du concert) et de la guitare portugaise (Luís Guerreiro, un des quatre ou cinq meilleurs spécialistes de l’instrument), unique rescapée des instruments du fado traditionnel.

Alors, ce n’est pas, ou peu, du fado? Mísia ne souhaitait pas présenter ce travail comme du fado, dit-elle. «Mais des gens ont commencé à dire que c’en était quand même», ajoute-t-elle avec un peu de naïveté calculée. Car enfin, deux tiers des titres de l’album, et du concert, sont des arrangements de musiques du fado traditionnel, créées par des maîtres du genre, Armandinho Freire, Alfredo Marceneiro, Armando Machado, Jaime Santos entre autres, certes parfois jouées en tango, en fox trot, en milonga, mais le fond demeure. Et cette transcription dans d’autres palettes musicales, que les puristes du fado (ces mêmes puristes qui ont probablement excommunié Zambujo depuis un bon bout de temps) pourraient avoir tendance à considérer comme une trahison; cette transcription donc, outre sa qualité musicale incontestable, n’est elle pas aussi un hommage à la capacité du fado à se transcender, à inspirer d’autres genres musicaux?

Et puis, et surtout sans doute, il y a la voix de Mísia, son engagement, son phrasé au cordeau, pur fado. Si vous avez fait abstraction, ce qui eût été dommage, des instruments, vous aurez entendu à la Cigale une magistrale leçon sur l’art de chanter le fado; de plus, accessoirement, en écoutant Preludio para el año 3001, de Piazzola et Ferrer, et Pasion, une belle leçon sur l’art de chanter le tango. Mais fado et tango sont si proches…

Une grande dame est de retour, le public de La Cigale l’a fêtée, elle a reçu la semaine dernière le Prix de la très sélective Académie Charles Cros pour son album et l’ensemble de sa carrière: tout est bien ainsi.

 

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