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Alors que des milliers de Migrants, après l’épreuve du Sable (désert), empruntent le péril de la Mer, nous voudrions, ici, rendre hommage à tous les désespérés du monde qui fuient la misère de leur pays d’origine et saluer leur courage de la marche. Mais aussi à tous ces braves capitaines des navires d’immigration qui sauvegardent la vie en Méditerranée.

La marche et son péril sont deux des principaux traits de l’existence. Au reste, Aristote mais surtout Hölderlin et plus encore Kierkegaard ont attesté de la marche comme indissociable de la Pensée. Socrate aimait à marcher. Et Diogène, pour illustrer le mouvement fit quelques pas de marche.

Au vrai, les Migrants ne sont que des marcheurs qui exercent le droit de fuite, un «droit naturel», c’est-à-dire imprescriptible selon Hobbes, car constitutive même de l’Existence. Excipons de quelques illustrations françaises ce qui est dit. Empruntons celles de deux grands ancêtres fondateurs de la France. Les Migrations sont au cœur de l’histoire de France. Des Migrants célèbres en jalonnent le parcours. Francion («fils inconnu» d’Andromaque et Hector), aïeul glorieux, fondateur de Sycambria (Budapest) en Pannonie (entre Rhin et Danube); Francion rebaptisé Francus par Ronsard, auteur de la Franciade inachevée. Ou Anténor, ancêtre des Français (selon Aimoin de Fleury, Sigebert de Gembloux, Jean de Courcy et Noël de Fribois), beau-frère du roi Priam et fondateur des villes de Padoue et de Venise, lui qui, abandonnant Troie la Grant en feu vint avec douze mille Troyens. Ou encore le duc Ybor quittant Sycambria, à la tête de vingt-trois mille Troyens, et inclinant sa marche d’exil vers des contrées occidentales bien plus favorables et hospitalières, foulant les bords de Seine pour fonder Lutèce, c’est-à-dire Paris, en 895 avant notre ère.

L’historiographie française, même romanesque, a toujours admis le fait migratoire et ne s’est jamais embarrassée de la question des origines des premiers immigrés conquérants qui créeront la France? Tout au contraire, elle y voyait une indication de prestige. En effet, d’où vinrent-ils? De Troie la ville de Priam? De Scythie (steppes eurasiennes de l’Ukraine au Kazakhstan jusqu’à l’Altaï, qui ferait alors des scythes (Saces) les ancêtres natifs de Palus Méotide (Mer Azov)? De Thrace, région des Balkans située entre la Grèce, la Turquie et la Bulgarie? De la Bohême, située en Tchéquie occidentale? Ou, plus tôt encore, dès la préhistoire, de Palestine, comme l’affirme au passage Braudel, qui, en cela, apporte un appui indirect à la thèse selon laquelle les rois de France descendraient de Samothés, le quatrième fils de Japhet, un des trois fils de Noé? Et n’est-ce donc pas pour cela que tous les Rois de France à partir de Pépin (père de Charlemagne) se faisaient appeler Novus David? De Sycambria, en Pannonie, qui est la Hongrie actuelle? D’où viennent-ils donc, sinon d’une migration antique du Moyen-Orient, de la Méditerranée ou de l’Europe centrale vers la Gaule? En tous les cas, d’où qu’ils proviennent, ces fondateurs ont frappé du sceau de l’immigration toute l’histoire de France. Bonaparte lui-même ne s’est en réalité converti à la France qu’en 1797. Jusqu’à cette date, il se pensait corse. C’est le général Paoli, créateur de l’État corse, qui ruinera ses espoirs insulaires et, ainsi, lui ouvrira les portes du monde.

Troie, Sycambria, la Scythie, Thrace, la Mer Azov, la Palestine, la Méditerranée, etc., ont offert à la France ses grandes migrations mythiques.

Somme toute, il y a dans ces récits deux grandes vérités historiques à retenir.

Tout d’abord, il n’est aucune nation au monde qui ne soit pas le résultat d’une marche. Ainsi, raconte-on la légende migratoire et sacrificielle de la Reine Pokou en Côte d’Ivoire, le mythe fondateur de l’État ivoirien. Et il n’y a pas bien longtemps, quand vint l’heure du péril, Charles de Gaulle traversa La Manche avec sa cargaison immense: une idée: La France libre!

Ensuite, tous ces héros, mythiques ou réels, ont emprunté des navires d’immigration. Aucune exception. Et Noé n’a-t-il pas fabriqué l’Arche, le plus emblématique navire d’immigration, sur laquelle il embarqua l’Humanité et chargea tout le bestiaire du monde?

La marche connaît aussi ses haltes. Comme l’a écrit Fernand Braudel, dans le sillage obéissant de Platon, le Cap Vert est une «pré-Amérique», un point de transit, une escale maritime vers «le véritable continent» d’en face, pour reprendre le mot exceptionnel de Platon. L’histoire de cet archipel est le temps qui alternativement s’écoule entre émigration et migration, toujours par la Mer ou selon la formule, en sautant par-dessus la Mer («salta mar»). Les navires y sont à demeure. Il n’est donc pas surprenant que les Caboverdiens surgissent comme les premiers «clandestins» maritimes du 18ème siècle, fuyant le dévastateur cycle de Famine qui ravagera l’archipel Atlantique jusqu’au 20ème siècle, avant qu’Amilcar Cabral et ses guérilleros de la liberté ne vinrent mettre un terme définitif à cette si horrible et combien meurtrière séquence coloniale. C’est lui et ses successeurs qui ont changé le statut de l’archipel, en le faisant passer de terre d’émigration à celle de terre d’immigration. Toute Migration est donc réversible. Les Caboverdiens lui doivent une immense «dette de gratitude»! Aujourd’hui, «les mères ne pleurent plus leurs fils qui partent».

Mayra Andrade reprend, prolonge et à dessein universalise cette reconnaissance en l’étendant au monde par l’une des plus belles chansons du Répertoire capverdien: «Vapor di Immigrason», Navire d’immigration (Sony Music), que Radio Nova a fort malencontreusement traduit par «Vapeur d’immigration» (Nouvo Nova, 22 janvier 2019) et qui tourne le tragique en comique.

Elle y évoque et rappelle, par de magnifiques paroles ordonnées en sublimes vers créoles, les causes de toute migration, de chaque immigration et, en des accents kierkegaardiens, mélodise le désespoir, la peine, la douleur et le chagrin qui sont typiques de toute migration, de tout abandon du sol natal, comme Médée préférant la mort à l’exil: Que la mort, oui la mort vienne avant le jour de l’exil. Nul malheur n’est plus grand que d’être loin du sol natal (Euripide, Médée, in Tragédies). Mais Mayra Andrade y loue également le courage qui surmonte l’adversité. Ainsi porte-t-elle l’accent sur le combat titanesque de tous les Migrants du monde contre les quatre éléments de la Nature, la phusis, la «physique» naturelle des Grecs: la Mer, le Vent, le Feu et la Terre. Elle redit ce qu’est le Destin selon Rilke: la capacité humaine à toujours «faire face», «rien d’autre que cela». Tels les audacieux baleiniers caboverdiens des siècles passés bravant la Mer.

Ainsi, avec Mayra Andrade, le Migrant caboverdien devient-il le modèle même de tout Migrant dans le monde.

Au reste, nulle part, aucun homme, jamais une femme n’est restée sur son lieu de naissance. La vie est reptation. À sept (7) ans, ma mère, Dona Peimpa, fille unique de sa mère, confiée à une amie, empruntera clandestinement un navire d’immigration pour fuir son sol natal dévasté par la Famine, afin de rejoindre sa mère à Dakar. Ô Dakar, pourtant si proche (cinq cents kilomètres) de Praia (capitale du Cap Vert). Ma mère, oui, mon premier amour! Mais aussi Olphy, mon second et dernier amour, également clandestine, âgée de moins deux ans, sur un navire d’embarcation pour Dakar. L’existence est et elle sera toujours une marche de l’esprit. C’est pourquoi nous aimons la Pensée, cette ardente marche spirituelle. Qui ne se souvient qu’avant d’être appelés Chrétiens, ils étaient dénommés Ceux du chemin. C’est pourquoi, lorsqu’elle est elle-même, l’Église protège toujours les Migrants, fidèle à sa propre mémoire. Bref, dans celui qui (véritablement) marche, il faut savoir voir comment est porté et transporté toute l’Humanité.

Mayra Andrade le redit, en s’inscrivant dans le sillage des Trois Hespérides dont Homère et les Tragiques grecs (Sophocle, Euripide et Eschyle) vantaient déjà, il y a près de trois millénaires, les «voix mélodieuses» (PFT, Le Livre des Sodades). Et n’en déplaise à plus d’un et aussi incommodant que cela soit, les Îles du Cap Vert, comme l’affirme Luís de Camões, sont Les Hespérides des Grecs anciens.

Mais, de bon cœur, laissons de côté les querelles historiographiques, pour souligner ce qui, dans Navire d’immigration, retient l’attention. Il s’agit d’une innovation musicale: l’introduction des airs du Siku, la célèbre flûte de pan des Andes équatoriales d’origine inca (le Zampoña espagnol). Plus précisément, l’introduction du chuli, «le siku le plus aigu», dans l’instrumentation caboverdienne; et par ce siku-là elle parvient à insérer de façon harmonieuse les mélodies de la nostalgie andine dans la Sodade caboverdienne. Quelle prouesse esthétique! Certes, il y a des précédents. Car, ce n’est pas la première fois que l’on perçoit une influence sud-américaine andine dans la musique caboverdienne. En effet, les grands compositeurs et chanteurs caboverdiens, Bana, Luis Morais, Djosinho, Manel d’Novas, Teófilo Chantre et Cesária Evora, ont procédé à des emprunts de l’Amérique andine. Mais il ne s’était alors agi que de mélodies andines allègres, par exemple, la Cumbia (d’origine Bantu), et jamais encore de mélodies nostalgiques par le Siku. Militante de la Sodade, Mayra Andrade est la première à le faire si merveilleusement. Sa morabeza (hospitalité) accueille musicalement la Bolivie, le Pérou, le Chili, le Venezuela, la Colombie, l’Argentine (nord-ouest) et l’Équateur. Et cela vient consolider tous les emprunts musicaux faits au Brésil et à Cuba.

Et il faut le souligner, cette belle synthèse musicale traduit également, le haut degré de culture personnelle de la plupart des chanteuses caboverdiennes (polyglottes, diplômées, etc.) qui les rend si «poreuses aux souffles du monde» musical. Elles chantent comme leurs ancêtres: les Hespérides. En tous les cas, dans Navire d’immigration, on retrouve influences diverses et emprunts multiples: la guitare d’accompagnement reprend quelques accords aigus bantu (Afrique centrale); le synthétiseur entonne des sonorités du balafon mandingue (Afrique de l’ouest) et le ferrinhu (ferrinho: barre de fer), un idiophone frotté par un objet en métal, prisé par Mayra Andrade est typiquement caboverdien. Le Siku (chuli) andin, lui, fait résonner la nostalgie andine des montagnes. C’est bien cela la musique populaire métisse: toujours ouverte aux synthèses.

Navire d’immigration! En vérité, l’immigration n’est pas seulement une chance. Elle est bien plus et depuis toujours: un avenir possible pour tout homme sur terre.

À l’heure où l’Europe, dans un grand effort d’oubli volontaire, ne sait plus qu’elle est elle-même le résultat historique de tant de Migrations lointaines, comment ne pas écouter et méditer «l’Hymne à la Migration» de Mayra Andrade, Navire de l’immigration, écrit et chanté en créole, et dont nous proposons une traduction française libre?

Comment, dans le même acte de reconnaissance, ne pas rendre un vibrant hommage aux ONG (MSF, SOS Méditerranée, Proactiva Open Arms, Jugend Rettet) qui organisent les secours et affrètent des Navires d’immigration en mer Méditerranée? Qui donc, sinon Matteo Salvini, oublieux du périple d’Énée (lire L’Énéide de Virgile) et d’Anténor (Migrant fondateur de Padoue et de Venise), refusera de saluer hautement tous ces courageux Capitaines qui engagent leurs devoirs de marins? Encore merci, à la jeune Carola Rackete, bravo à la puissante Pia Klemp, deux remarquables femmes qui montrent un cœur égal à celui des Migrants. Et le Capitaine Claus-Peter Reisch. Bref, tous ces fiers Capitaines qui, avec leurs vaillants équipages anonymes, honorent et appliquent, à la lettre, l’esprit du Droit de la mer, contrairement à ce que l’on veut souvent faire croire. Ils savent parfaitement, à partir de «la ligne de base» ce que sont les Zones de Mer. Ainsi, lorsqu’ils entrent en Mer Territoriale (MT), ou pénètrent dans une Zone Contigüe (ZC) ou encore naviguent dans une Zone Économique Exclusive (ZEE) ou qu’ils soient en Haute Mer (HM), tous ces Capitaines de navires d’immigration se font fort d’appliquer les Obligations de secours en Mer qu’organisent un corpus de traités et de textes juridiques: la Convention des Nations Unies (CNUDM, 1982), la Convention de la recherche et le sauvetage en Mer (SAR, avril 1979) adoptée par l’OMI et la Convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine (SOLAS). Ces Capitaines n’enfreignent donc rien. Ils accomplissent avec audace leur devoir. Et personne, sinon Matteo Salvini, ne peut et ne doit leur en tenir rigueur. Au fond, ils sont nos Antigone modernes: leur devoir de fraternité déborde les restrictions fussent-elles édictées par des États. Il faut lire et étudier ce riche et instructif document, pour se forger une opinion ou un jugement: Les obligations des États en matière de secours en mer, Livret à destination de la société civile, 2018.

Alors, qu’est-ce que, au juste, un navire d’immigration? Il se désigne comme le navire qui, en application de tous les textes sur le Droit de la Mer, embarque les Migrants en les aidant à accomplir une étape de leur migration: la traversée de la Mer. Faut-il encore le rappeler, en 2018, sur les 115.000 Migrants qui ont franchi la Méditerranée, 22.000 morts (source UNHCR) ont péri dans les flots de cette Mer que L. S. Senghor appelait si justement la Mer médiane. Tristes sépultures, lorsque leurs corps charriés par les vagues n’ont pas d’autres cimetières que les tristes rivages de l’espoir et du désespoir.

Mais la vergogne devra aussi avoir sa place: alors, à défaut de mieux, peut-être qu’un jour, les États africains, auront-ils enfin l’audace publique de rendre justice aux noms de tous ces Navires d’immigration en frappant leurs noms sur des timbres, des monuments, des places, des rues: l’Océan Viking, l’Aquarius, l’Open Arms, le Lifeline, le Juventa, l’Inventa, le Sea-Watch, et combien d’autres encore? Car ce sont bien eux les plus grands et vrais adversaires des «passeurs», ces «fouetteurs de nègres» qu’aucun gouvernement du Maghreb ne sait arrêter! Peut-être aussi que, dans ce drame absolu, le déshonneur africain sera-t-il sous peu lavé par quelques milliardaires africains dont aucun n’a jusqu’ici daigné faire un don substantiel à une ONG ou plus encore osé affréter un navire d’immigration. Car la corruption y a rongé l’esprit jusqu’à éradiquer le bon orgueil: la dignité.

Bien évidemment, le Migrant, cette figure de la marche, se doit, au nom même de sa marche et des raisons (vie meilleure, liberté, etc.) qui motivent sa motilité, le Migrant, disons-nous, se doit de respecter les us, coutumes et institutions du pays d’accueil. C’est son devoir premier. Et rien, jamais, ne pourra justifier qu’ils les altèrent. On ne vainc pas la Mer, pour cela.

Merci encore à Mayra Andrade, pour son hymne aux Migrants et aux vaillants Capitaines!

 

– MT: zone maritime sous juridiction directe d’un pays ou d’un État côtier: 12 milles

– ZC: zone maritime où les États côtiers peuvent prévenir et réprimer les infractions: 24 milles

– ZEE: 200 milles = MT + ZC + une partie des eaux internationales, sur laquelle l’État côtier dispose de toutes les ressources naturelles mais y accepte la liberté de navigation internationale

– HM: zone maritime soumise à la juridiction d’aucun État.

 

Voir ici «Vapor di Immigrason» de Mayra Andrade

 

Dyam Fado
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