La nuit est là. La plus courte de l’année dans nos contrées.
Après la grosse chaleur de la journée, une légère fraîcheur nous invite à rester dehors.
Nous écrivons à la lueur d’un des 70 lampadaires du village. Village habituellement peuplé par une trentaine d’âmes.
Nous sommes à l’intérieur de l’intérieur du Portugal… le Portugal qui se meurt. Pas de naissance depuis quatre décennies… Le Portugal qui résiste. Quelques émigrés y ont construit, y reviennent encore, ainsi que la deuxième génération. Qu’en sera-t-il de la prochaine ?
Une escapade nous a conduit, ce début d’après-midi, à l’un des 12 villages historiques de la région : le très beau et préservé Castelo Novo.
Quelles 1001 histoires pourraient nous raconter ses pierres : les difficultés, mais aussi les joies partagées, telles celles autour du «Lagariço», le pressoir sculpté par deux «pias» dans le granit. La première, pour fouler le raisin, et la seconde pour recevoir le moût… Cela constitue un symbole, une trace de la solidarité communautaire qui remonte à l’Antiquité : le pressoir, le vin.
Nous avons partagé des photos de notre visite, nous avons partagé des sentiments.
Des amis nous ont répondu, à l’exemple de Cesar : «on continue à développer de colossaux investissements sur le littoral… Dans l’intérieur du Portugal, on n’a même pas, parfois, de quoi nettoyer, de quoi élargir un chemin…»
À l’exemple d’Orlando : «les villages de l’intérieur se réveilleront après leur mort… La perception de la qualité de vie va changer. À ma génération, on a dit de quitter le village, de partir étudier… Je pense que la solution au problème des grandes villes se trouve dans le Portugal de l’intérieur… Vais-je, aurai-je le temps d’assister à ce changement ?»
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Espoir… désespoir… désespoir… espoir ?
La cloche du village vient d’entamer son sommeil, toujours à la même heure et ce jusqu’à 6h30 du matin, qu’il fasse chaud ou froid.
Le village semble imiter la cloche. Il dort ?
Pas tout à fait.
Certains bruits présents le jour se révèlent la nuit : les éoliennes nous envoient leurs wroum, wroum, wroum… les grenouilles croassent, les renards émettent des glapissements, les petits acrobates lézards montent le mur blanc d’à côté, une odeur nocturne d’oranger nous entoure… notre privilège.

À Castelo Branco, capitale de la Beira Baixa, il est parfois bien difficile de trouver certaines rues, même avec le GPS, car il n’y a pas de plaques pour les nommer. Ici, dans le village, un des luxes… toutes les rues ont un nom, même si elles sont complètement en ruines, sans «alma viva»… tout un symbole… Une façon de préserver le passé, d’informer le futur archéologue ou de préparer la renaissance suggérée, souhaitée par Orlando ?
De belles plaques blanches, pourtant pas de château, comme à Castelo Branco.
Au village, pas de naissance depuis 39 ans. Dans des cantons pas trop lointains, tels Penamacor et Idanha-a-Nova, en 40 ans la population a diminué de 45%.
Des cantons, une région, que quelques-uns veulent peupler de centaines de milliers de panneaux solaires… des investissements qui se chiffrent en milliards d’euros… combien d’emplois à la clé, à moyen et long terme ? Tout ça pour ça ?
Les investisseurs, consciemment ou inconsciemment, se disent que les habitants de l’intérieur du Portugal ne sont pas à un mal près. Ils calculent. Défigurer l’intérieur perturbe moins certaines élites, certaines têtes «bien pensantes». C’est même électoralement moins risqué, car il y a peu de représentants à l’Assemblée de la République. Cela peut même rapporter bien plus financièrement. N’y a-t-il que cela qui compte ?
Qu’aurait-il été si la régionalisation avait été votée il y a de cela une quarantaine d’années ?
Nous sommes persuadés qu’une certaine autonomie financière aurait été bénéfique : les gens de l’intérieur connaissant mieux les nécessités et les priorités.
Sur notre téléphone portable, qui s’entête à nous couper du monde en nous informant qu’à des endroits précis du village il n’y a pas de réseau, nous constatons que nous venons de passer d’une journée à une autre.
On entend un bruit. On examine. À nos pieds, tombé du toit, un gros insecte ; sa carcasse bien dure l’a protégé. Il se remet à l’endroit et reprend son chemin, croisant une autre voie ; celle bâtie par des centaines, des milliers de fourmis, qui, après la coupe de l’herbe, se révèle.
Quelle beauté, quel travail !
Nous avons le temps, nous prenons le temps d’examiner le chemin tracé, le travail qu’elles accomplissent. Le matin, elles s’affairent ; les unes rentrent, les autres sortent du nid. Ce qu’elles transportent fait parfois des dizaines de fois leur poids. Elles contournent les obstacles et, s’il le faut, avancent en reculant et rentrent dans la fourmilière ainsi. Le soleil se faisant plus brûlant, les fourmis disparaissent du chemin bâti. En ordre, elles marchent dans le même sens et finissent par disparaître de la surface. Quelques heures plus tard, le scénario se répétera.




Les fourmis savent, connaissent l’entrée et la sortie. Serait-ce la même chose pour nous ?
Nous logeons là où la plaque indique «Rua da Entrada e da Saída». Drôle. Une palissade à la mode d’ici ?
Nous avons su entrer en écriture pour partager avec vous… comment en sortir ?
Au secours, Marcel… autant au secours, Proust.
Ainsi a été le jour, début d’une nouvelle saison, continuation ; ainsi va la nuit. Ainsi va notre intérieur, ainsi voyons-nous l’extérieur que nous partageons ici avec vous… notre opinion, notre réflexion.
Pour la deuxième fois depuis que nous séjournons dans le village, nous constatons que la lumière du lampadaire baisse soudainement d’intensité… Descoberto, 0h43.
De l’arbre d’à côté, une feuille se décroche ; un petit bruit est perceptible, silence brisé. La nuit avançant, la petite brise rafraîchit un peu plus… la nuit est déjà bien entamée.
Nous nous levons, observons le village… rien ne s’y passe, semble-t-il, et pourtant des cœurs y battent encore. Il y a des silences qui parlent, qui expriment bien plus que des conversations, que de longs articles…
Nous observons le ciel dégagé. La Grande Ourse est là. L’étoile du Nord est toujours placée au même endroit, immuable, inchangée, contrairement à la lune, à ce qui se passe en nous, sur notre terre.
Hommage à ces terres auxquelles les journaux ne font référence que lors des incendies… Oui, oui, elles existent. Cela aussi constitue le Portugal.






