De la création du Sporting Club Portugais de Roubaix en 1969 à la récente fusion avec l’Union Sportive de Wattrelos, Artur Gonçalves retrace plus d’un demi-siècle d’histoire associative. À travers le parcours de son club, c’est aussi l’évolution de l’immigration portugaise, du bénévolat et du football amateur qui se dessine.
Un profond changement vient de s’opérer dans l’histoire du football portugais de la métropole lilloise. Avec la récente fusion ayant donné naissance à l’Union Sportive Lusitanos Wattrelos, une nouvelle page s’ouvre pour une institution qui accompagne la communauté portugaise depuis plus d’un demi-siècle.
Président de la Casa de Portugal et figure historique du Sporting Club Portugais de Roubaix, Artur Gonçalves revient, dans un entretien accordé à LusoJornal, sur l’évolution du club, ses réussites, ses difficultés et les raisons qui ont conduit à cette nouvelle organisation.
Depuis 1969, le club a accompagné plusieurs générations de Portugais installés dans le Nord de la France. Bien plus qu’une équipe de football, il est devenu un lieu de rencontre, de solidarité et d’intégration. Derrière les performances sportives se cache une aventure humaine faite de bénévolat, d’engagement, de réussites, mais aussi de défis.
De la création du Sporting Club Portugais de Roubaix jusqu’à sa récente fusion avec un autre club de la métropole, Artur Gonçalves revient sans détour sur les grandes étapes de cette histoire.
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Artur Gonçalves, comment est née cette association, devenue l’un des symboles de la Communauté portugaise de Roubaix ?
Le club existe depuis 1969. Aujourd’hui, plusieurs personnes revendiquent sa création, mais une chose est certaine : le club qui s’est développé et qui est resté dans les mémoires est bien le Sporting Club Portugais de Roubaix.
Pourquoi avoir choisi ce nom ?
Tout simplement parce que le Président de l’époque était un fervent supporter du Sporting Clube de Portugal. C’est ainsi que le club a été baptisé. À ses débuts, le siège se trouvait rue de l’Alma. Par la suite, le club a acquis une maison située au 44 rue de Flandre, à Roubaix. Pendant de nombreuses années, cette adresse est devenue le cœur de la Communauté portugaise locale. Nous y avons vécu de très belles années, marquées par une progression sportive régulière, plusieurs montées et de nombreux titres.
Le club ne regroupait donc pas uniquement des joueurs roubaisiens ?
Non, loin de là. À cette époque, il existait très peu de clubs portugais dans la région. Le Sporting Club Portugais de Roubaix était pratiquement le seul grand club de la métropole lilloise. Des joueurs venaient de Lille, Tourcoing, Wattrelos, Bondues, Wervicq ou encore Halluin. Toute la Communauté portugaise se retrouvait chez nous. Le football constituait alors un formidable vecteur de rassemblement. Comme dans beaucoup d’associations, des divergences de points de vue sont apparues. Certains membres originaires de Tourcoing ont quitté le club pour créer leur propre structure : les Franco-Portugais de Tourcoing. C’était finalement une évolution assez naturelle. Beaucoup étaient d’anciens joueurs ou dirigeants du Sporting Club Portugais de Roubaix.
Pourtant, quelques années plus tard, les deux clubs se retrouvent…
Les deux associations ont finalement été confrontées aux mêmes difficultés. Le bénévolat finit toujours par s’user. Les responsabilités sont lourdes, les critiques nombreuses et il devient parfois difficile de trouver des personnes prêtes à s’investir durablement. Les Franco-Portugais de Tourcoing traversaient une période compliquée. Leurs dirigeants sont venus nous rencontrer et nous avons rapidement compris qu’il était plus intelligent d’unir nos forces plutôt que de continuer chacun de notre côté. En 2002, nous avons officiellement fusionné. Le Sporting Club Portugais de Roubaix et les Franco-Portugais de Tourcoing sont devenus l’Union Sportive Portugaise Roubaix-Tourcoing (USPRT). Cette fusion a marqué une nouvelle étape dans l’histoire du football portugais de la métropole.

Cette fusion s’est également accompagnée d’un changement de locaux.
Exactement. Chaque club possédait son propre siège. Le Sporting Club Portugais occupait la maison de la rue de Flandre, tandis que les Franco-Portugais disposaient de leurs locaux à Tourcoing. Nous avons alors pris une décision simple : vendre les deux bâtiments afin de financer l’achat d’un siège plus grand, capable d’accueillir l’ensemble de nos activités. Le produit des deux ventes n’a toutefois pas suffi. Il a fallu contracter un emprunt, solliciter des amis et convaincre plusieurs personnes de nous faire confiance. C’est ainsi que nous avons acquis les locaux actuels, situés au 80 boulevard de Metz à Roubaix. Petit à petit, nous avons remboursé l’ensemble des sommes empruntées.
Pourquoi avoir créé une nouvelle association, la Casa de Portugal ?
Nous avons tiré les leçons de notre expérience. Dans une association sportive, les dirigeants changent régulièrement. Les équipes évoluent, les Présidents se succèdent et des désaccords peuvent apparaître. Nous voulions éviter qu’un changement de direction puisse, un jour, mettre en péril le patrimoine immobilier construit au fil des décennies. Nous avons donc créé une association indépendante : la Casa de Portugal. C’est elle qui est propriétaire des murs. Le club de football en est simplement locataire. Cette séparation permet de protéger un patrimoine qui appartient, au fond, à toute la Communauté portugaise. Nous avions déjà traversé une période très difficile. Faute de bénévoles, une autre équipe avait repris la gestion du club. En l’espace d’un an, la situation s’était fortement dégradée et nous avons même failli perdre notre maison. Avec plusieurs anciens dirigeants, nous avons réussi à redresser la situation. Cette expérience nous a convaincus qu’il fallait absolument sécuriser ce patrimoine pour les générations futures.
La Casa de Portugal n’a jamais été uniquement le siège d’un club de football.
Absolument. Notre ambition était de créer une véritable Maison des Portugais. Au fil des années, nous avons accueilli une école de langue portugaise, un groupe folklorique, une association de hockey-sur-patins ainsi que d’autres activités destinées à la Communauté. Aujourd’hui encore, un groupe folklorique répète régulièrement dans nos locaux. Notre objectif reste inchangé : faire vivre un lieu où les Portugais peuvent se retrouver, transmettre leur culture et accueillir les nouvelles générations.
Le club a également connu une période particulièrement brillante sur le plan sportif.
Oui. Nous avons vécu de très belles années. À notre meilleur niveau, nous évoluions en Division d’Honneur, qui représentait alors l’élite du football régional. Pendant plusieurs saisons, nous étions même le club le mieux classé de toute la ville de Roubaix. C’était une immense fierté, non seulement pour les dirigeants et les joueurs, mais aussi pour l’ensemble de la Communauté portugaise. Chaque victoire donnait une image positive des Portugais de la région. Nous démontrions qu’une association issue de l’immigration pouvait être organisée, ambitieuse et performante.
Parmi les trophées exposés au siège figure une coupe qui semble avoir une valeur toute particulière.
C’est probablement l’un de mes plus beaux souvenirs. À l’époque, une initiative est née au Portugal : organiser une compétition réunissant les clubs portugais installés dans différents pays européens. Cette épreuve s’appelait la Taça do Emigrante. Le principe était simple : les associations portugaises implantées en France, en Belgique, aux Pays-Bas et dans d’autres pays européens s’affrontaient lors de phases qualificatives, avant une phase finale organisée au Portugal. J’étais alors Secrétaire du club. Le Président de l’époque ne croyait pas vraiment à cette compétition et ne souhaitait pas s’en occuper. J’ai donc décidé de prendre le dossier en main. Nous avons participé aux différentes phases qualificatives, disputé des rencontres dans plusieurs régions françaises, mais aussi en Belgique et aux Pays-Bas. Match après match, nous avons poursuivi notre parcours jusqu’à atteindre la phase finale au Portugal. Pour nous, ce n’était pas seulement une compétition sportive, c’était une immense reconnaissance. Nous représentions à la fois Roubaix, la France et l’ensemble de la Communauté portugaise installée à l’étranger.
À quel moment le club a-t-il atteint son plus haut niveau de développement ?
L’apogée du club remonte à une vingtaine d’années, et plus particulièrement à mon second mandat de Président, entre 2011 et 2014. À cette époque, nous comptions près de vingt équipes, des plus jeunes catégories jusqu’aux seniors. Cela représentait un travail considérable. Lorsque l’équipe première évolue à un bon niveau, la Fédération impose un certain nombre d’obligations. Il ne suffit pas d’avoir une équipe performante. Il faut également disposer de plusieurs équipes de jeunes, former des éducateurs diplômés, compter des arbitres officiels et répondre à de nombreuses exigences administratives. Tout est lié. Les performances de l’équipe première reposent sur une organisation solide et sur le travail accompli par l’ensemble du club.
On imagine souvent qu’un club amateur fonctionne uniquement grâce aux cotisations de ses licenciés. La réalité est bien différente…
C’est vrai. Les dépenses sont nombreuses : il faut acheter les équipements, entretenir le matériel, financer les déplacements, régler les licences, assurer les installations et former les éducateurs. Faire vivre un club représente un budget important. Aujourd’hui, le football amateur est devenu beaucoup plus coûteux qu’autrefois. Les attentes ont évolué. Les joueurs demandent plus souvent des primes de match et les entraîneurs sont désormais rémunérés. Le fonctionnement d’un club amateur se professionnalise progressivement.
Quel rôle jouaient les subventions publiques ?
Les municipalités accordent des subventions en fonction du nombre de licenciés, des résultats sportifs ou encore des actions menées auprès des jeunes, toutefois chez nous, nous n’avons jamais été de grands demandeurs, c’était presque une question de culture. Les anciens dirigeants portugais préféraient compter sur leurs propres moyens plutôt que de solliciter davantage les collectivités. Avec le recul, je pense que nous aurions parfois pu obtenir davantage d’aides. Mais c’était la philosophie de l’époque : préserver notre indépendance. Très vite, nous avons compris qu’il fallait diversifier nos ressources. Nous ne pouvions pas vivre uniquement des cotisations et des subventions. Nous avons donc développé le sponsoring, organisé de nombreuses manifestations et, surtout, créé une véritable activité de restauration. Au départ, il s’agissait simplement d’une idée pour financer le club, finalement, cette activité est devenue l’une de nos principales sources de revenus. Aujourd’hui encore, beaucoup de personnes connaissent la Casa de Portugal pour la qualité de sa cuisine.




Vous évoquez souvent la nécessité de professionnaliser les associations…
Oui, parce que le bénévolat ne suffit plus toujours. Lorsque j’ai repris la présidence, j’ai voulu gérer le club avec une véritable logique d’organisation. Nous avons développé la restauration, structuré nos activités et mis en place un fonctionnement beaucoup plus rigoureux. L’association est progressivement devenue un véritable employeur. Il faut rappeler qu’une association régie par la loi de 1901 peut exercer des activités économiques, à condition que les bénéfices soient intégralement réinvestis dans son objet social. C’est exactement ce que nous avons fait. Chaque euro gagné servait à développer le club, améliorer les installations et financer les équipes.
Malgré cette organisation, les difficultés sont revenues…
Oui, parce que le football amateur a profondément changé. Autrefois, les dirigeants étaient entièrement bénévoles, les parents s’impliquaient naturellement, les éducateurs donnaient de leur temps et chacun participait à la vie du club. Aujourd’hui, beaucoup souhaitent être rémunérés, ce qui est parfaitement compréhensible dans certains cas, mais cela modifie profondément l’équilibre financier d’une association. Lorsque chaque fonction devient un poste rémunéré, les budgets augmentent considérablement et sans nouvelles ressources, il devient extrêmement difficile de maintenir le même niveau d’activité. À cela s’ajoute un autre problème : il est devenu de plus en plus compliqué de trouver des bénévoles, des dirigeants ou des éducateurs prêts à consacrer plusieurs soirées par semaine au fonctionnement du club. Notre équipe première vient de connaître une relégation sportive. Mais, au fond, ce n’était pas le principal problème, le véritable défi est de préparer l’avenir. Nous avons fait un constat simple : si nous continuions seuls, nous risquions de disparaître. Nous avons donc choisi d’anticiper plutôt que de subir. Fusionner n’était pas un renoncement, c’est la meilleure solution pour assurer la continuité de ce que plusieurs générations avaient construit depuis plus d’un demi-siècle.
C’est dans ce contexte qu’est née la fusion avec Wattrelos.
Nous avons engagé des discussions avec l’Union Sportive de Wattrelos, un club voisin qui partageait la même volonté de développer le football local. Très rapidement, nous avons compris que nos deux structures étaient complémentaires.
Cette fusion a donné naissance à l’Union Sportive Lusitanos Wattrelos…
Le choix du nom est symbolique. Nous avons souhaité conserver le terme «Lusitanos», qui rappelle les racines portugaises du club, tout en intégrant le nom de Wattrelos, où se trouvent désormais les principales installations sportives. Notre objectif n’était pas de tourner la page, mais d’assurer la continuité d’un travail entrepris depuis plus de cinquante ans.
Certains ont pu craindre que cette fusion fasse disparaître l’identité portugaise du club.
Je comprends ces inquiétudes, mais il faut regarder la réalité en face. Aujourd’hui, les clubs dits «portugais» ne sont plus composés uniquement de joueurs portugais. C’est une évolution naturelle. Les enfants et les petits-enfants de l’immigration ont grandi en France. Ils fréquentent les mêmes écoles, vivent dans les mêmes quartiers et jouent dans les mêmes clubs que leurs camarades. Notre association a toujours été ouverte, nous avons accueilli des joueurs de toutes origines. Ce qui nous rassemble, ce n’est pas la nationalité, mais le respect des valeurs du club. Notre identité portugaise ne dépend pas uniquement de la composition de l’effectif, elle repose avant tout sur notre histoire, notre culture et notre manière de faire vivre l’association.
Avec cette fusion, quel sera désormais le rôle de la Casa de Portugal ?
La Casa de Portugal poursuit pleinement sa mission. Elle reste propriétaire du bâtiment situé boulevard de Metz et continue d’être un lieu de vie pour la Communauté. Le groupe folklorique y répète toujours régulièrement. Nous souhaitons également relancer les cours de langue portugaise et accueillir de nouvelles activités culturelles. L’objectif est que cette maison reste un lieu vivant, ouvert à toutes les générations. Le football a longtemps occupé une place centrale dans son histoire, mais il n’a jamais été sa seule vocation.
Les dirigeants associatifs sont parfois la cible de critiques. Que souhaitez-vous leur répondre ?
Je leur dirais une chose très simple : avant de critiquer, venez participer. Devenez éducateur, donnez un coup de main lors d’une manifestation, prenez une responsabilité dans une association ou organisez un événement. On comprend alors très vite la somme de travail que cela représente. Il est toujours facile de commenter ce qui ne va pas. Il est beaucoup plus difficile de consacrer plusieurs soirées par semaine, souvent bénévolement, à faire vivre une association. Toutes les décisions que nous avons prises n’avaient qu’un seul objectif : préserver le patrimoine construit par plusieurs générations de Portugais.
Vous connaissez également les associations portugaises d’Allemagne, de Suisse ou du Luxembourg. Leur fonctionnement peut-il inspirer celles de France ?
Oui, sans hésiter. Dans plusieurs pays européens, les associations ont progressivement adopté un fonctionnement plus professionnel. Elles ont développé des activités économiques, organisé des événements réguliers et, dans certains cas, créé de véritables restaurants ouverts toute la semaine. Ces activités permettent de générer des ressources financières tout en poursuivant leur mission culturelle. Une association peut parfaitement employer des salariés et développer une activité économique tout en restant fidèle à ses valeurs. L’essentiel est que les bénéfices soient intégralement réinvestis au service du projet associatif.

Vous semblez préoccupé par l’évolution du bénévolat.
Oui, parce que la société a profondément changé. Les générations qui ont construit les associations portugaises donnaient spontanément de leur temps, pour elles, c’était une manière de remercier la Communauté qui les avait accueillies et de transmettre quelque chose aux générations suivantes. Aujourd’hui, les modes de vie ont évolué, les contraintes professionnelles sont plus importantes, les familles disposent de moins de temps libre et beaucoup attendent une rémunération lorsqu’elles s’investissent. Je ne porte aucun jugement, je constate simplement que le modèle associatif traditionnel est devenu plus difficile à faire vivre.
Êtes-vous optimiste pour l’avenir de la vie associative portugaise ?
Oui, à condition de savoir évoluer. Les associations qui resteront figées dans leur fonctionnement rencontreront inévitablement des difficultés, en revanche, celles qui sauront diversifier leurs activités, attirer de nouveaux bénévoles et s’ouvrir aux jeunes générations continueront à jouer un rôle essentiel. Il faudra sans doute imaginer de nouveaux modèles, professionnaliser certains aspects de leur fonctionnement et proposer des projets capables de répondre aux attentes d’aujourd’hui. Le monde change, les associations doivent évoluer avec lui, mais une chose ne devra jamais disparaître : l’esprit de solidarité qui a permis aux premiers immigrés portugais de construire ces lieux de rencontre.
Un héritage qui continue de s’écrire
À travers le parcours du Sporting Club Portugais de Roubaix, devenu ensuite Union Sportive Portugaise Roubaix-Tourcoing, puis aujourd’hui Union Sportive Lusitanos Wattrelos, c’est toute une page de l’histoire de l’immigration portugaise dans le Nord de la France qui se raconte.
Des premiers immigrés venus chercher un avenir meilleur aux nouvelles générations pleinement intégrées dans la société française, le football a longtemps constitué un formidable vecteur de cohésion, d’entraide et de transmission.
Pour Artur Gonçalves, la récente fusion ne marque pas la fin d’une histoire, elle en ouvre un nouveau chapitre.
Les structures évoluent, les organisations changent, mais l’essentiel demeure : préserver un héritage collectif bâti grâce à l’engagement de centaines de bénévoles depuis plus d’un demi-siècle. «Une association ne vit que si chacun accepte d’y consacrer un peu de son temps».
Au-delà du football, ce message s’adresse à l’ensemble du monde associatif. Il rappelle qu’aucun patrimoine collectif ne peut survivre sans l’engagement de celles et ceux qui le font vivre au quotidien.







