Il est évoqué dans la littérature et nous l’avons écrit (lire ICI), que le premier monument érigé en mémoire du Corps Expéditionnaire Portugais (CEP) qui a participé à la I Guerre mondiale, aurait été celui inauguré en 1919 à Ambleteuse sous initiative de la Croix Rouge Portugaise.
Mais est-ce vraiment le cas ? Une visite récente au Monastère de Batalha nous amène à poser la question.
Un olivier, nommé «Olivier du Portugal», est planté le 11 novembre 1918 à Batalha, immédiatement après l’annonce de l’Armistice mettant fin à la I Guerre mondiale.
La plantation de cet olivier a été faite de façon spontanée, donc non officielle. Au vu de son âge actuel et le fait que l’olivier est un arbre qui a une longévité de siècles voir des milliers d’années, le cas extrême au Portugal étant l’olivier de Cascalhos, Mouriscas (Abrantes) d’un âge estimé de 3.350 ans, ne peut-on pas considérer cet olivier planté le 11 novembre 1918, comment étant, le premier hommage, voir le premier «monument» à la mémoire du Corps Expéditionnaire Portugais (CEP) ?
La spontanéité de la plantation n’exclut pas la dimension symbolique forte de l’acte, même si la création de monuments structurés implique généralement des processus plus planifiés et institutionnels.
Selon les témoignages et traditions recueillis, l’initiative fut portée par les enfants des écoles locales de Batalha, dont beaucoup avaient des pères et des frères mobilisés dans les forces portugaises engagées en France, en Afrique ou à bord des navires de la marine nationale. Cet acte collectif traduit une émotion immédiate face à la fin de la guerre et au retour espéré des survivants.
Aujourd’hui, cet olivier est situé dans un parterre du jardin des cloîtres du monastère de Batalha, connu sous le nom de « parterre des combattants ». Il constitue ainsi un élément paysager intégré au grand ensemble mémoriel du site.
Batalha et la mémoire nationale : naissance d’un symbole
Selon la tradition de la Ligue des Combattants, l’«Oliveira de Portugal» est devenu un symbole central de la mémoire nationale. Planté à la date même de l’Armistice, il incarne plusieurs dimensions fondamentales : la paix retrouvée après quatre années de guerre, la mémoire des combattants portugais morts au combat, la continuité de la Nation, représentée par l’olivier, arbre méditerranéen associé à la longévité, à la résilience et à la paix.
La singularité de cet olivier réside également dans sa continuité vivante. Il produit encore aujourd’hui des olives dont l’huile est utilisée pour alimenter la Flamme de la Patrie (Chama da Pátria), située près du Tombeau du Soldat inconnu au Monastère de Batalha.
Cette huile n’a, donc, aucune fonction alimentaire ou commerciale. Elle est qualifiée d’huile votive, destinée exclusivement à l’entretien de la flamme commémorative.
Le dispositif symbolique est particulièrement fort : l’olivier représente la paix et la vie, l’huile entretient une flamme permanente, la flamme incarne la mémoire des morts pour le Portugal.
Notons que ce symbole de l’arbre, de l’olivier, est rare dans les mémoriaux européens de la Grande Guerre.
Un symbole mémoriel exceptionnel en Europe
Alors que de nombreux monuments commémoratifs européens utilisent des systèmes industriels (gaz naturel ou combustibles techniques) pour maintenir une flamme éternelle, Batalha se distingue par l’usage rituel et symbolique de l’huile issue de cet olivier historique.
Peu de lieux commémoratifs de la Grande Guerre présentent une telle cohérence narrative entre nature, rituel et mémoire nationale.
Ce choix renforce une chaîne de significations profondément enracinée : la terre portugaise comme origine matérielle du souvenir, l’olivier comme symbole biblique et méditerranéen de paix, le sacrifice des soldats comme fondement du récit national, la mémoire collective comme continuité vivante.
Le mémorial de Batalha repose ainsi sur une articulation symbolique rare, fondée sur trois éléments complémentaires : l’arbre (vie, enracinement, continuité) ; l’huile (lumière, tradition méditerranéenne et chrétienne) ; la flamme (mémoire éternelle).

Une mémoire prolongée à Lisboa : le projet des 100 arbres
Cette logique mémorielle ne se limite pas à Batalha. En 2018, dans le cadre du centenaire de la fin de la I Guerre mondiale, Lisboa a lancé une initiative commémorative intitulée «100 ans 100 arbres», portée par l’association Lisboa Verde.
Le projet prévoit la plantation de 100 arbres dans différents lieux emblématiques de la capitale, chacun représentant environ mille Portugais mobilisés pendant la Grande Guerre. Il s’agit d’une démarche paysagère et mémorielle visant à inscrire le souvenir du conflit dans l’espace urbain contemporain.
L’initiative se prolonge sur plusieurs années et s’inscrit dans une logique de commémoration étendue du centenaire du conflit.
Un exemple que nous pouvons citer c’est, une cérémonie organisée le 23 novembre 2023 à 11h30. À cette occasion, un azérier (Prunus lusitanica) a été planté dans le jardin du Tribunal constitutionnel, dans l’ancien Palais Ratton (lire ICI). Cet arbre, identifié comme la plantation n°95 du projet, s’inscrit dans un ensemble de plantations commémoratives liées à la Grande Guerre.
De Batalha à Lisboa, la mémoire de la I Guerre mondiale au Portugal s’exprime à travers une forme singulière : celle de l’arbre commémoratif. L’Olivier du Portugal apparaît ainsi comme un point d’origine symbolique, voire comme le premier geste mémoriel végétal associé aux soldats portugais du conflit.
Entre tradition, transmission et relectures contemporaines, ces arbres dessinent une mémoire vivante, enracinée dans le paysage et prolongée par des initiatives modernes qui continuent d’inscrire la Grande Guerre dans l’espace public portugais.




