Le film portugais «Entroncamento» réalisé par Pedro Cabeleira, sortira en France le 1er juillet. Derrière l’image tranquille que l’on se fait d’Entroncamento, une petite ville du centre du Portugal, se cache une réalité sociale explosive marquée par la violence des rues, le business de la drogue, le racisme et la pauvreté. C’est dans cet univers que Laura, une jeune femme, cherche à fuir un passé trouble et tente de reconstruire sa vie. Mais les tensions communautaires ainsi que les règlements de compte et la domination masculine vont rapidement la rattraper. Pedro Cabeleira dresse le portrait d’une jeunesse abandonnée qui lutte pour survivre dans un monde sans perspectives. En effet, il révèle les fractures profondes d’un Portugal rarement montré à l’écran. Une œuvre puissante qui interroge autant notre époque que la possibilité d’échapper à sa condition sociale.
Dans les rues de cette petite ville du centre du Portugal, les rêves semblent s’être arrêtés en même temps que les trains qui ont façonné son histoire. Construite pour accueillir les ouvriers du rail, cette cité populaire est aujourd’hui le théâtre d’une autre réalité : celle d’une jeunesse qui grandit sans perspectives, dans un climat de tensions sociales ainsi que de précarité et de désillusion. C’est ce territoire rarement représenté au cinéma que Pedro Cabeleira choisit de mettre au centre de son deuxième long métrage présenté à l’ACID Cannes 2025. «Entroncamento» est une fiction portugaise et française de 131 minutes.
A travers son film «Entroncamento», le réalisateur portugais Pedro Cabeleira offre une œuvre dense, rugueuse et profondément humaine. En réalisant un portrait de cette ville et de ses habitants, également en s’inspirant des films de gangsters. Pedro Cabeleira a réalisé un véritable western moderne avec un film qui explore les fractures d’une société où chacun tente de survivre dans un système qui semble avoir abandonné les plus fragiles et les plus démunis.
Au cœur du récit se trouve Laura qui est interprétée par Ana Vilaça. C’est une jeune femme au passé trouble, elle arrive à Entroncamento avec l’espoir de repartir de zéro. Mais très vite, elle se retrouve embarquée par les dynamiques du quartier, les trafics, les rivalités locales et les rapports de force qui régissent la vie quotidienne. Dans un environnement dominé par la violence, le racisme et la misogynie, elle devra trouver sa place et inventer sa propre manière de résister contre ce système oppressif.
Si Laura constitue le point d’entrée du spectateur dans cet univers, le véritable personnage principal du film est sans doute en réalité la ville elle-même. Pedro Cabeleira y a grandi et connaît intimement ses rues, ses habitants et ses contradictions. Il décrit Entroncamento comme une petite ville densément peuplée où malheureusement il n’y a pas grand-chose à faire et peu d’opportunités, et où également persistent des mentalités assez conservatrices. Ces dernières années l’arrivée de nouvelles populations chassées de Lisboa par l’explosion du coût de la vie a profondément transformé les dynamiques, alimentant des tensions identitaires et sociales de plus en plus visibles avec une municipalité d’Extrême droite cette année.
Cette réalité nourrit directement le film. Entroncamento apparaît comme une mosaïque humaine où se croisent habitants historiques, communautés marginalisées ainsi que des jeunes désœuvrés et des petits trafiquants. Chacun tente de trouver sa place dans un monde qui semble constamment lui échapper. À travers eux, Pedro Cabeleira dresse le portrait d’un Portugal invisible, bien éloigné des images touristiques habituellement associées au pays.

L’une des grandes forces du film réside dans son regard sur les rapports de domination. Initialement, le personnage principal devait être un homme revenant dans sa ville natale. Mais au cours de l’écriture le réalisateur a choisi de le transformer en personnage féminin. Cette décision a par la suite profondément modifié le sens du récit.
À travers Laura, Pedro Cabeleira interroge la masculinité toxique qui structure l’univers d’Entroncamento. Les hommes du film cherchent sans cesse à prouver leur virilité, multipliant les démonstrations de force ainsi que les comportements impulsifs et les postures de domination. Face à eux, Laura agit comme une figure de rupture. En effet, en étant étrangère à cette communauté elle observe ses mécanismes avec distance et développe des stratégies de survie qui la distinguent des autres personnages.
Mais Entroncamento ne se limite pas à une réflexion sur les rapports entre hommes et femmes. Le film aborde également de front la question du racisme et des discriminations qui traversent la société portugaise contemporaine. Notamment à travers plusieurs personnages, parmi ceux-là le plus marquant est Gilinho. Il est un jeune homme issu de la communauté gitane. Son histoire révèle les préjugés persistants auxquels cette population reste confrontée.
Cette réalité sociale nourrit l’ensemble du récit. Les personnages du film vivent dans un univers où les divisions ethniques, culturelles et sociales alimentent les conflits quotidiens. Pourtant, Pedro Cabeleira refuse toute caricature. Chacun de ses personnages existe avec ses contradictions, ses fragilités et ses aspirations. Aucun n’est réduit à une simple fonction symbolique.
Cette attention portée à l’humain se retrouve également dans la manière dont le film traite la question de la solidarité féminine. Dans cet environnement hostile, Laura trouve progressivement une alliée en la personne de Nádia. Entre les deux femmes se noue une relation essentielle qui devient l’un des piliers émotionnels du récit. Le réalisateur présente cette sororité comme une nécessité de survie. Exclues, sous-estimées ou infantilisées, les deux femmes comprennent rapidement que leur sort dépendra de leur capacité à s’entraider.
«Entroncamento» impressionne par son réalisme. Pedro Cabeleira revendique une méthode de travail proche du documentaire. Le tournage s’est déroulé directement dans les quartiers de la ville avec un mélange d’acteurs professionnels et non-professionnels. Une large place a été laissée à l’improvisation, tant dans le jeu que dans la construction de certaines scènes. Cette approche confère au film une énergie particulière. Les dialogues semblent surgir naturellement de la vie quotidienne. Les visages filmés au plus près, les éclairages naturels et la caméra portée renforcent cette impression d’immersion permanente. Le spectateur a parfois le sentiment de se trouver au milieu des personnages plutôt que face à eux.

Pour autant, «Entroncamento» n’abandonne jamais sa dimension cinématographique. Pedro Cabeleira revendique son amour du film de gangsters et des récits criminels. La violence des trafics et des règlements de comptes irrigue le film tout entier. Mais contrairement à certaines œuvres qui romantisent les milieux criminels, «Entroncamento» montre surtout la pauvreté des horizons proposés à ces jeunes adultes. Notamment, aux dealers du film.
C’est sans doute là que réside la véritable force politique du film. Pedro Cabeleira refuse l’idée selon laquelle chacun serait seul responsable de son destin. Selon lui, les personnages d’«Entroncamento» ne sont pas condamnés parce qu’ils manquent de volonté ou de mérite. Ils évoluent dans un environnement qui limite constamment leurs possibilités d’émancipation.
Le réalisateur va même plus loin, en dénonçant ce qu’il considère comme le mythe contemporain de la méritocratie. À ses yeux, les classes populaires sont souvent poussées à se combattre entre elles plutôt qu’à interroger les mécanismes économiques qui produisent les inégalités. Cette réflexion traverse tout le film.
Avec «Entroncamento», Pedro Cabeleira signe ainsi une œuvre à la fois intime et universelle. Intime parce qu’elle naît de son expérience personnelle et de son attachement à sa ville natale. Universelle parce qu’elle raconte des réalités que l’on retrouve aujourd’hui dans de nombreuses sociétés occidentales : le sentiment d’abandon, les fractures sociales, la montée des tensions identitaires et la difficulté croissante de croire en un avenir meilleur.







