En décembre 2024, Le Monde rapportait des propos attribués à Emmanuel Macron lors d’une réunion à l’Élysée: «Le problème des urgences dans ce pays, c’est que c’est rempli de Mamadou».
L’Élysée a contesté ces propos. Ils restent donc sujets à controverse. Mais une question s’impose: que révéleraient-ils du regard porté, au sommet de l’État, sur une partie de la population française, s’ils avaient effectivement été prononcés?
Car Mamadou n’est pas un problème. C’est un prénom.
Derrière chaque prénom, il y a des hommes, des femmes, des familles, des histoires, des souffrances et des espoirs. Il y a une mère qui s’inquiète, un père qui se bat, un enfant qui rêve. Il y a, tout simplement, un être humain.
Imaginez ce que peut ressentir un jeune Français dont les parents ou les grands-parents sont originaires d’Afrique lorsqu’il entend de tels propos attribués au Président de la République. Quelle place peut-il se sentir autorisé à occuper dans le pays où il est né, où il grandit et où il construit son avenir?
Les événements de Trappes devraient, eux aussi, nous conduire à regarder notre société en face et à interroger la réalité de notre république. Il ne suffit pas de proclamer l’égalité: encore faut-il que chacun puisse la vivre. Et que reste-t-il de la fraternité lorsque nous distinguons ceux qui seraient les bienvenus de ceux qui le seraient moins?
Le sociologue et anthropologue portugais Albano Cordeiro a développé une réflexion qui mérite notre attention: l’immigration maghrébine peut servir de «paratonnerre» aux autres immigrations. Lorsqu’une population est davantage exposée au rejet, une autre peut apparaître, par contraste, comme une immigration «acceptable», voire «bonne».
Et les Portugais dans tout cela?
J’ai immigré en France il y a plus de soixante ans. Aujourd’hui encore, dans ma rue, je suis parfois «le petit Portugais». J’y entends souvent une forme d’affection et je ne m’en offense pas. Mais je sais aussi que je ne m’appelle ni Mamadou ni Mohamed, et que je ne suis pas noir.
Serait-ce donc que certaines origines seraient plus facilement acceptées que d’autres? Que l’intégration des uns puisse servir à mesurer, voire à juger, celle des autres?
L’immigration portugaise, comme tant d’autres, a travaillé, construit, entrepris, élevé ses enfants et contribué au développement de la société française. Ses descendants sont aujourd’hui médecins, enseignants, chercheurs, élus, artistes et entrepreneurs. Ils font pleinement partie d’une histoire commune: celle d’une France transformée et enrichie par les rencontres entre les peuples, les cultures et les modes de vie différents.
Mais notre intégration ne doit jamais devenir un privilège acquis au détriment des autres. Nous n’avons rien à gagner à être considérés comme la «bonne immigration» si cette reconnaissance suppose qu’une autre soit désignée comme la «mauvaise».
L’histoire de l’immigration portugaise devrait plutôt nous rappeler qu’aucune Communauté ne peut être réduite à ses difficultés, à ses différences ou aux préjugés dont elle fait l’objet. Ce qui a été vécu par les uns devrait nous aider à comprendre ce que vivent les autres, et non à établir une hiérarchie entre les origines.
La dignité humaine ne dépend ni d’un prénom, ni d’une couleur de peau, ni d’une religion, ni de l’ancienneté d’une présence sur un territoire. L’humanisme commence lorsque nous reconnaissons l’autre comme notre semblable, même lorsqu’il ne nous ressemble pas.
La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas de simples mots gravés au fronton de nos Mairies. Ce sont des valeurs qui doivent guider nos actes: la liberté de défendre celle de l’autre, l’égalité de refuser que ses origines déterminent sa place, la fraternité de ne pas détourner les yeux lorsque sa dignité est blessée.
Cela ne signifie pas nier les difficultés liées à l’immigration ni prétendre que le «vivre-ensemble» se décrète. Une société doit pouvoir débattre de ses problèmes, définir ses règles et rechercher des solutions sans renoncer à ses principes. Mais aucun débat ne devrait nous faire oublier que nous parlons d’êtres humains.
Et puis, il y a demain…
Quel héritage voulons-nous laisser à nos enfants et à nos petits-enfants? Celui de la peur, du rejet et du racisme? Ou celui d’une société qui leur apprend à penser librement, à dépasser les apparences et à reconnaître en chaque personne une part de notre humanité commune?
Nous leur transmettrons, par nos paroles et surtout par nos actes, une manière de regarder le monde. Faisons en sorte que cet héritage soit celui de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, autrement dit, du respect.
La diaspora portugaise, comme tant d’autres, connaît le départ, l’exil, l’accueil et l’effort nécessaire pour construire une vie ailleurs. Cette expérience ne nous donne pas le droit de donner des leçons, mais elle nous invite à témoigner, à comprendre et à contribuer à un monde plus ouvert.
Car les valeurs de la République française portent une ambition universelle: un monde où nul ne serait diminué pour ce qu’il est, où les différences ne deviendraient pas des frontières entre les consciences, et où la liberté de chacun contribuerait à celle de tous.
Au fond, sommes-nous condamnés à rester, pour certains, des Mamadou, pour d’autres des Mohamed et, pour moi, toute ma vie, «le petit Portugais»? Ou saurons-nous regarder derrière les noms pour reconnaître les personnes, derrière les différences pour découvrir ce qui nous rassemble?
La France n’a pas besoin d’une bonne immigration opposée à une mauvaise. Elle a besoin de faire de toutes ses histoires une histoire commune.
Et si nous voulons que sa devise, Liberté, Égalité, Fraternité, continue de rayonner dans le monde, commençons par la faire vivre dans nos regards, nos paroles et nos actes.
Car notre véritable héritage ne sera pas seulement le monde que nous aurons construit, mais aussi celui que nous aurons donné aux générations futures l’envie et les moyens de poursuivre: un monde où nul n’aura besoin de renier ses origines pour être reconnu comme un être humain, et où la fraternité sera une manière de vivre.
José Robalo
Paris, octobre 2026






