Oui, le titre est provocateur. Et alors? Il est même volontairement provocateur. C’est une opinion, la nôtre. Il y a des moments où il faut appeler un chat un chat, une poule une poule… et une vache grasse, une vache grasse.
Le Portugal connaît depuis plusieurs années une formidable réussite touristique. Les touristes arrivent par millions, les avions sont pleins, les hôtels affichent complet, les restaurants ne désemplissent pas, les logements touristiques se multiplient et l’immobilier s’envole. Tout va bien, donc?
Pas si vite.
Car derrière les sourires des touristes, les photos sur Instagram et les terrasses pleines, une petite musique commence à se faire entendre. Et cette musique n’est pas forcément agréable: «Le Portugal est presque aussi cher que la France!». Ce sont des amis qui rentrent de vacances au Portugal qui nous le disent, pas les économistes, pas les journalistes, des touristes et mieux encore: des Portugais qui connaissent le pays.
Et la litanie continue: «Il devient difficile de trouver de vrais restaurants portugais en Algarve», «L’Algarve est de moins en moins portugais», «Les prix sont devenus élevés, même pour les classes aisées», et puis cette phrase, particulièrement savoureuse: «estamos a dar cabo do turismo com a nossa ganância», autrement dit: «nous sommes en train de tuer notre tourisme avec notre avidité».
Voilà qui mérite tout de même qu’on s’arrête quelques minutes.
Les Portugais commencent eux-mêmes à dire que nous sommes en train de «plumer» le touriste, il serait peut-être temps de se demander si nous n’avons pas découvert une nouvelle spécialité nationale: la chasse au touriste.
La poule aux œufs d’or? Vite, tout le monde!
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Il faut reconnaître une qualité aux Portugais: nous savons flairer les bonnes affaires. Quelqu’un gagne de l’argent? Nous arrivons. Un secteur devient rentable? Nous arrivons. Une activité semble être la nouvelle poule aux œufs d’or? Nous sommes déjà une dizaine à vouloir la même poule…
Nous avons connu cela avec les cafés. Les générations d’émigrés revenus au Portugal dans les années 1980 et 1990 avaient souvent un rêve: ouvrir leur petit commerce, leur café, leur restaurant.
Pourquoi pas? Le café fait partie de notre culture, mais il faut quand même se poser une question: combien de cafés faut-il pour servir une population qui, elle, ne se multiplie pas au même rythme et surtout, combien de patrons travaillent douze, quatorze heures par jour pour découvrir, au bout du compte, que leur magnifique petite affaire leur rapporte à peine davantage qu’un salaire?
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Mais aujourd’hui, la nouvelle poule aux œufs d’or s’appelle autrement, elle s’appelle Alojamento Local (L’AL), le Airbnb à la portugaise, le logement touristique. Et là, mes amis, c’est du sérieux. Le mécanisme est simple: un appartement loué à l’année rapporte X, le même appartement loué à des touristes peut rapporter 2X, 3X, parfois davantage. Que fait donc le propriétaire? Il choisit la solution la plus rentable. Normal. Il n’est pas philanthrope, et le voisin fait pareil, puis l’autre voisin, puis l’immeuble entier, puis le quartier, puis la ville… et soudain, nous découvrons une chose extraordinaire: les Portugais ont de moins en moins de logements pour les Portugais, mais de plus en plus de logements pour ceux qui viennent passer quatre jours au Portugal.
Évidemment, nous caricaturons, mais à peine! Derrière cette transformation une question beaucoup plus sérieuse: à partir de quel moment un pays touristique devient-il un pays qui n’est plus capable de loger correctement ceux qui y vivent?
Le touriste n’est pas idiot
Il y a cependant quelque chose que nous semblons parfois oublier: le touriste a une mémoire, et surtout, il a une carte bancaire. Il regarde les prix, il compare, il sait ce qu’il paie à Lisboa, à Porto ou en Algarve et il sait aussi ce qu’il peut payer en Espagne, en Grèce, en Croatie, en Turquie ou ailleurs.
Pendant longtemps, le Portugal a bénéficié d’une équation presque parfaite: beau + accueillant + sûr + agréable + relativement bon marché. C’était notre avantage, mais que se passe-t-il lorsque le «relativement bon marché» disparaît? Il reste le beau, il reste l’accueillant, il reste le soleil, mais le touriste peut alors se demander: «Pourquoi payer autant au Portugal?». Cette question-là pourrait faire mal.
Porto: bienvenue dans le vacarme touristique
Nous en avons personnellement fait l’expérience. À Porto, au bord du Douro, nous avons eu le sentiment d’être agressés, pas personnellement, pas par les touristes, mais par le tourisme lui-même: trop de monde, trop de bruit, trop de chanteurs, trop de klaxons, de véhicules, des hélicoptères qui tournent au-dessus du fleuve pour montrer Porto aux touristes depuis le ciel… Encore des touristes et encore du bruit et encore une activité destinée à faire payer quelque chose au visiteur. À un moment donné, on finit par se demander: sommes-nous encore dans une ville, ou sommes-nous dans un gigantesque parc d’attractions? Porto doit-il devenir une carte postale vivante destinée à être consommée par millions de visiteurs? Lisboa doit-elle devenir un décor pour touristes? L’Algarve doit-elle devenir une succession de résidences secondaires, de restaurants internationaux et de logements touristiques? Et surtout: où sont les Portugais dans tout cela?
Les chiffres sont têtus
Nous aimons les chiffres, parce qu’ils ont parfois la mauvaise habitude de casser les belles histoires.
Le Portugal accueille désormais environ 30 millions de touristes par an. Trente millions, pour un pays d’environ 11,4 millions d’habitants, cela signifie qu’en ordre de grandeur, le Portugal accueille environ 2,6 touristes par habitant et si on compare à la superficie du Portugal cela fait 325 touristes au km2.
La France, premier pays touristique au monde avec 102 millions de touristes, tourne autour de 1,8 visiteur par habitant et 161 touristes au km2, l’Espagne, deuxième pays touristique au monde avec 97 millions de touristes, ces mêmes chiffres tournent autour de 2 et 192.
Le Portugal apparaît, donc, encore plus exposé que la France et le Portugal. Pourquoi?
Parce que le Portugal est petit et surtout parce que les touristes ne se répartissent pas gentiment sur l’ensemble du territoire. Ils se concentrent sur Lisboa, Porto, Algarve, Madère et quelques autres pôles et lorsque plusieurs millions de personnes veulent vivre, manger, dormir, circuler et se divertir dans les mêmes endroits, il arrive un moment où le pays commence à saturer.
Le danger: tuer ce que l’on vend
C’est peut-être là le grand paradoxe. Nous avons tellement bien vendu le Portugal que nous risquons de finir par vendre le Portugal qui plaisait aux touristes: le petit restaurant portugais devient un restaurant touristique, le quartier populaire devient un quartier touristique, la maison devient un AL, le centre historique devient une vitrine, la plage devient une destination internationale.
Résultat? Le prix monte, encore, et encore, et encore, jusqu’au jour où le touriste regarde l’addition et dit: «non merci» et ce jour-là, il sera peut-être trop tard pour découvrir que la poule aux œufs d’or n’avait pas une production infinie.
Et si les vaches grasses devenaient maigres?
C’est là que notre titre prend tout son sens. Après les vaches grasses, les vaches maigres? Nous ne souhaitons évidemment pas une catastrophe touristique, car derrière le tourisme, il y a des emplois, des familles, des hôtels, des restaurants, des taxis, des guides, des commerces, des entreprises, des milliers de personnes qui vivent directement ou indirectement de cette activité.
Une baisse brutale du tourisme ferait donc très mal, mais une correction pourrait aussi avoir des effets positifs. Moins de pression sur les logements, des prix immobiliers plus raisonnables, des loyers plus accessibles, des centres-villes qui pourraient retrouver des habitants, des commerces davantage tournés vers la population locale, une restauration portugaise qui retrouverait peut-être un peu de place et peut-être, simplement, un Portugal plus portugais.
Le scénario immobilier
Et puis il y a l’immobilier. Voilà peut-être la vache la plus grasse de toutes. Pendant des années, l’idée semblait simple: l’immobilier portugais ne peut que monter, les étrangers achètent, les retraités arrivent, les investisseurs arrivent, les touristes arrivent, les AL se multiplient, les prix montent, on achète parce que les prix montent et les prix montent parce que tout le monde achète.
Magnifique mécanique, jusqu’au jour où quelqu’un demande: «Et si les prix ne montaient plus?». Puis: «Et s’ils baissaient?». La question devient alors beaucoup moins amusante, car un marché immobilier qui a intégré dans ses prix des revenus touristiques élevés, pourrait connaître un réveil douloureux si ces revenus diminuent.
Nous ne prédisons pas un krach, nous ne sommes pas devins, mais nous refusons également de croire qu’un marché puisse monter éternellement en continu, à l’exemple des bourses.
Attention à l’overdose
Le Portugal doit donc faire attention, pas au touriste, mais à l’overdose de tourisme, la nuance est importante. Nous avons besoin des touristes, mais nous avons encore davantage besoin d’un tourisme qui soit durable, un tourisme qui permette au Portugais de vivre dans son pays, un tourisme qui ne transforme pas chaque maison en hôtel, un tourisme qui ne fasse pas disparaître les restaurants traditionnels, un tourisme qui ne transforme pas Lisboa et Porto en décors de cinéma, un tourisme qui ne fasse pas dire au visiteur: «C’est devenu trop cher» et qui ne fasse pas dire à l’habitant: «Je ne reconnais plus mon pays».
Alors, verre à moitié plein ou à moitié vide?
Voilà peut-être la vraie question. Nous pouvons regarder les 30 millions de touristes et applaudir, les avions sont pleins, les hôtels sont pleins, les restaurants sont pleins, les logements touristiques sont pleins = Verre à moitié plein?
Mais nous pouvons aussi regarder les prix de l’immobilier, les loyers, la disparition progressive de certains commerces traditionnels, la saturation de certaines villes, le coût des vacances devenu prohibitif pour une partie de la population et entendre les Portugais eux-mêmes dire: «Estamos a dar cabo do turismo com a nossa ganância» = Verre à moitié vide?
Peut-être, mais nous pensons qu’il faut regarder le verre autrement. Il ne s’agit pas de savoir s’il est à moitié plein ou à moitié vide, il s’agit de savoir qui boit dans le verre.
Car si le tourisme enrichit certains, mais oblige les autres à quitter leur quartier parce qu’ils ne peuvent plus y vivre, avons-nous réellement gagné? Si le Portugal devient trop cher pour les Portugais et trop cher pour les touristes, que restera-t-il à la fin? Et si, à force de vouloir tirer le maximum de chaque visiteur, de chaque appartement et de chaque mètre carré, nous finissions par faire fuir ceux-là mêmes qui font vivre cette économie?
Alors peut-être que la véritable question n’est pas: «Les vaches grasses vont-elles devenir maigres?», la véritable question est: «Avons-nous tellement profité des vaches grasses que nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis?».
Il serait peut-être temps de ralentir, de réfléchir et surtout, de se rappeler une chose toute simple: le Portugal n’est pas à vendre, il est à vivre par ses habitants et à découvrir par ses visiteurs, mais pas à n’importe quel prix.






