Philippe Aziz: quand le Portugal se retrouve «sous la botte française» causée par «des aventures misérables»

Nous avons évoqué dans LusoJornal, à diverses reprises, le thème des Invasions françaises au Portugal, évènements qui ont précédé et succédé. On a ici écrit sur les treize squelettes de soldats français de l’Armée de Soult découverts en mai 1920 à la suite de fouilles menées dans la Rua de São Miguel, dans le centre historique de Porto (lire ICI).

Curieux de nature, nous avons cherché à savoir qu’a-t-on fait de ces squelettes. Il semblerait qu’ils ne soient pas perdus, toutefois nous ne comprenons toujours pas pourquoi veut-on «guardar às sete chaves» l’information. Espérons pouvoir vous donner prochainement des informations sur ses 13 squelettes qui ne se seraient pas enfuis du pays!

Oui, vous avez raison, le thème semble être polémique… et nous allons continuer dans le même sens, le titre de l’article l’annonce, non?

Dans un ouvrage publié en 1983, le journaliste et écrivain Philippe Aziz propose une lecture très critique de l’expansion napoléonienne en Europe. Son chapitre consacré au Portugal, intitulé «Des aventures misérables», revient sur les Invasions françaises, la fuite de la famille royale au Brésil, l’occupation de Lisboa par Junot et la Résistance portugaise qui conduit finalement au départ des troupes françaises.

«La seule chose qu’on ne peut embellir sans qu’elle en périsse, c’est la vérité». C’est par cette formule qu’est introduit, dans le chapitre consacré au Portugal, le récit de Philippe Aziz. Une formule dans la lignée et ton de son ouvrage «L’Europe sous la botte française», publié en 1983 aux éditions Famot, dans la collection «Les grandes erreurs historiques».

Philippe Aziz présente son livre comme une volonté de revenir sur une histoire qu’il estime trop souvent embellie ou racontée du point de vue des vainqueurs.

Un journaliste devenu historien de vulgarisation

Philippe Aziz est un journaliste et écrivain français d’origine tunisienne, né à M’saken sous le nom d’Aziz Mahjoub en 1935 et mort en 2001. Les sources biographiques disponibles le présentent également comme islamologue. Il fut journaliste au Point et publia de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire, aux guerres, aux régimes totalitaires et aux grandes crises politiques du XXe siècle.

Parmi ses ouvrages les plus connus figurent «Les Médecins de la mort», consacré notamment aux crimes médicaux du IIIème Reich, ainsi que plusieurs ouvrages sur le nazisme, la Seconde Guerre mondiale, l’Algérie, le monde arabe et les grandes énigmes historiques.

«L’Europe sous la botte française», paru en 1983, s’inscrit dans cette démarche de vulgarisation historique. Le livre entend examiner, pays par pays, les conséquences de l’expansion française sous la Révolution, le Consulat et surtout le Premier Empire.

Son sommaire annonce clairement la couleur: Belgique et Hollande, Italie, Suisse, Autriche, Allemagne, Espagne, Portugal, Pologne et Russie sont successivement examinés sous l’angle de l’occupation, des promesses non tenues, des prélèvements, de la guerre et des résistances nationales.

L’ouvrage défend donc une thèse volontairement polémique: derrière le discours de la France libératrice et porteuse de nouveaux principes politiques, l’auteur entend montrer une autre réalité, celle d’une puissance impériale imposant sa domination à une grande partie du continent.

«Portugal: des aventures misérables»

C’est dans ce cadre qu’il faut lire le chapitre VII consacré au Portugal. Philippe Aziz commence par y rappeler que le Portugal, comme les autres États européens, a été profondément affecté par la Révolution française. Le pays connaît alors des tensions politiques et sociales importantes, tandis que les alliances européennes placent progressivement Lisboa dans une position extrêmement délicate.

Le Portugal reste notamment lié à son ancienne alliée, la Grande-Bretagne. Cette alliance va devenir essentielle lorsque Napoléon entreprend fermer le continent européen au commerce britannique par le Blocus continental.

Mais avant même l’invasion de 1807, le Portugal avait déjà été placé dans la ligne de mire de la France. Philippe Aziz raconte le projet français de 1798 visant à utiliser l’Espagne contre le Portugal. Il insiste sur l’attitude du roi d’Espagne Charles IV, qui juge alors qu’il serait «inconvenant» pour un souverain d’aider à détrôner un autre souverain, prudence qui ne durera pas.

1801: la guerre des Oranges

En 1801, l’Espagne, sous l’influence de Manuel Godoy et dans un contexte de pression française, attaque le Portugal. C’est la guerre des Oranges (lire ICI).

Le conflit est bref. Les forces espagnoles avancent dans l’Alentejo et le Portugal se retrouve contraint de négocier. Le Traité de Badajoz impose notamment au Portugal de fermer ses ports aux navires britanniques, de céder Olivença à l’Espagne et de verser une importante contribution.

Pour Philippe Aziz, cet épisode constitue déjà un avertissement: le Portugal devient progressivement l’un des terrains sur lesquels se joue l’affrontement entre Napoléon et la Grande-Bretagne, toutefois le véritable drame portugais commence quelques années plus tard.

1807: Napoléon décide d’en finir avec le Portugal

Après l’échec de sa stratégie visant à isoler la Grande-Bretagne, Napoléon renforce le Blocus continental. Le Portugal, allié traditionnel de Londres, refuse de rompre complètement avec les Britanniques. La décision française est alors prise: le Portugal doit être envahi.

Le Traité de Fontainebleau, signé les 27-29 octobre 1807 entre la France et l’Espagne, prévoit l’invasion et le partage du territoire portugais. Les archives espagnoles conservent d’ailleurs le document relatif à l’occupation et au démembrement des États portugais.

Le projet est particulièrement révélateur: le Portugal n’est plus considéré comme un État souverain dont il faudrait respecter les intérêts, mais comme un territoire susceptible d’être distribué entre les puissances victorieuses. Le nord doit revenir au roi d’Étrurie, le sud à Godoy, tandis que la partie centrale, comprenant Lisboa, doit être conservée en réserve. Le traité ouvre ainsi la voie à l’expédition française. Napoléon confie le commandement de l’expédition au général Jean-Andoche Junot.

Junot entre à Lisboa

À la fin de novembre 1807, l’armée française s’approche de Lisboa. Le prince régent Jean, futur Jean VI, comprend que la situation est devenue désespérée. Avec la famille royale, il décide de partir pour le Brésil sous la protection de la flotte britannique.

Ce départ, qui allait changer profondément l’histoire du Portugal et du Brésil, est présenté par Philippe Aziz comme un épisode dramatique: le souverain quitte le territoire portugais alors que les troupes françaises approchent de la capitale.

Le 30 novembre 1807, Junot entre à Lisboa. Mais Philippe Aziz souligne un paradoxe: l’Armée française, que la population redoute tant, arrive dans un état extrêmement dégradé après une longue marche. Il s’appuie notamment sur les témoignages de militaires français pour décrire des soldats épuisés, mal équipés et parfois réduits à un état proche de la misère.

Cette image permet à l’auteur de renverser le récit traditionnel: la puissance française apparaît moins comme une armée invincible que comme une force d’occupation qui doit rapidement composer avec un pays hostile.

Une occupation qui ne tarde pas à provoquer la résistance

C’est ici que le chapitre de Philippe Aziz prend tout son intérêt pour un lecteur portugais. L’auteur ne présente pas l’occupation française comme une simple opération militaire, il insiste sur les réactions de la population, les réquisitions, les tensions et le développement progressif d’un sentiment anti-français. Les Portugais vont rapidement se soulever.

L’insurrection commence notamment dans le nord, à Porto, puis gagne différentes régions du pays. L’armée portugaise se reconstitue et reçoit l’appui britannique. En août 1808, les forces françaises de Junot sont battues par les troupes britanniques commandées par Arthur Wellesley, le futur duc de Wellington.

La première invasion française s’achève avec la Convention de Sintra, qui permet aux troupes françaises d’évacuer le Portugal. La Convention fait suite notamment à la défaite française de Vimeiro, le 21 août 1808. Pour Philippe Aziz, cette fin constitue un véritable échec de la politique napoléonienne.

«Mort aux Français»

Un des passages les plus frappants du chapitre est consacré à l’atmosphère qui règne à Lisboa avant le départ des Français. L’auteur cite le Général Thiébault pour montrer que les troupes françaises ne se sentent plus en sécurité dans les rues de la capitale. Le mot d’ordre, selon ce témoignage, est alors: «Mort aux Français!»

Philippe Aziz veut ainsi montrer que l’occupation française n’a pas produit au Portugal l’adhésion espérée par Napoléon, au contraire, elle contribue à renforcer un sentiment de résistance nationale.

Cette dimension est essentielle pour comprendre la suite de l’histoire portugaise. Le pays devient l’un des principaux théâtres de la lutte contre Napoléon.

1809: une nouvelle tentative française

L’histoire ne s’arrête pourtant pas à l’évacuation de 1808. Napoléon tente à nouveau d’intervenir au Portugal en 1809. Puis une troisième campagne française est engagée, avec notamment les maréchaux Soult, Masséna, Bessières et Marmont, toutefois les difficultés s’accumulent.

Face aux armées françaises se trouvent désormais les forces portugaises et britanniques, progressivement organisées sous le commandement de Wellington.

La campagne de Masséna et l’échec devant les lignes de Torres Vedras constituent un tournant majeur. L’armée française finit par se retirer du Portugal. En 1811, la présence française au Portugal est définitivement repoussée.

Quelques années plus tard, les troupes anglo-portugaises participeront à la campagne qui les conduira jusqu’en France. En 1814, les forces alliées combattent notamment dans le sud-ouest français, jusqu’aux batailles d’Orthez et de Toulouse.

Philippe Aziz conclut cette partie de son récit sur une formule particulièrement forte: «Juste revanche de l’Histoire».

Un livre à lire avec intérêt… et avec recul

Près d’un demi-siècle après sa publication, «L’Europe sous la botte française» mérite d’être redécouvert, notamment pour ce qu’il dit du regard porté sur Napoléon et sur les peuples soumis à son expansion.

Le livre n’est toutefois pas une monographie universitaire contemporaine, c’est un ouvrage de vulgarisation historique, au ton très affirmé, construit autour d’une thèse et d’un vocabulaire volontairement polémique. Philippe Aziz veut dénoncer ce qu’il considère comme une présentation trop favorable de l’épopée napoléonienne.

Son chapitre sur le Portugal doit donc être lu à la fois comme un récit historique et comme une interprétation.

Sur plusieurs points essentiels, les faits qu’il évoque sont solidement établis: le Traité de Fontainebleau, l’invasion de 1807, l’intervention de Junot, le départ de la cour portugaise vers le Brésil, la résistance portugaise, l’intervention britannique et la Convention de Sintra appartiennent à l’histoire documentée de la période. Les archives du château de Fontainebleau confirment notamment que le traité de 1807 prévoyait la partition du Portugal après l’invasion. Philippe Aziz choisit de raconter cette histoire depuis un angle bien précis: celui des peuples européens confrontés à la puissance française, et c’est précisément ce qui rend aujourd’hui la lecture du chapitre portugais intéressante.

Une autre mémoire de Napoléon

En France, Napoléon demeure une figure historique dont l’image oscille entre le génie militaire, le réformateur de l’État et le conquérant européen, au Portugal, la mémoire de cette période est différente.

Les Invasions françaises constituent un épisode majeur de l’histoire nationale. Elles sont liées à la fuite de la famille royale vers Rio de Janeiro, à la présence britannique, à la résistance populaire et militaire, mais aussi à une transformation profonde des rapports entre le Portugal, le Brésil et l’Europe.

Le livre de Philippe Aziz invite donc à regarder l’épopée napoléonienne depuis Lisboa plutôt que depuis Paris et c’est peut-être là son principal intérêt pour le lecteur portugais : rappeler que derrière les grandes batailles et les noms célèbres de Napoléon, Junot, Masséna ou Wellington se trouvait une population qui devait supporter les réquisitions, les combats, les déplacements de troupes et les bouleversements politiques.

En ouvrant son chapitre portugais par une réflexion sur la vérité, Philippe Aziz annonce son ambition: regarder derrière le récit glorieux de l’Empire, et au Portugal, cette autre histoire porte un nom particulièrement évocateur: «Des aventures misérables», une formule sévère, mais qui résume bien la lecture que Philippe Aziz propose de l’aventure napoléonienne dans la péninsule Ibérique.

Deixe uma resposta

Your email address will not be published.

Não perca