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Dans les années 80, il était une fois une école publique, gratuite et laïque affublée néanmoins du nom d’un Saint, celui d’Eucaire (1), l’école Saint Eucaire, au cœur du quartier messin d’Outre-seille, «la ville basse», celle qui a toujours accueilli celles et ceux dont la «ville haute», ne voulait pas vraiment. Peuplée d’immigrés de toutes les couleurs: Italiens, Espagnols, Portugais dont je suis, Maghrébins aussi, chrétiens, juifs, protestants et musulmans, sans oublier d’autres ethnies d’Europe et du monde que je m’excuse de ne pas citer à l’exhaustif mais mes maigres connaissances d’enfant d’alors, notamment en sociologie, font que je me souviens davantage de leurs prénoms, leurs noms de famille, leurs voix plutôt que leurs nationalités, entre autres critères d’identité.

Soudain, surgissent maintenant les beaux visages du continent africain et asiatique déjà habitants des rues de Metz, comme nous, près de 15 ans après l’entrée clandestine de mon père, en France. J’ai beau fouiller ma mémoire jusqu’à ces confins les plus retranchés et retracer ces années-là – exception faite de l’avertissement des Versets sataniques, dont l’auteur, Salman Rushdie sera la cible d’une fatwa internationale le privant à jamais de sa liberté d’homme -, cette décennie se révéla, de ce côté mosellan libéré d’annexions diverses mais toujours sous concordat, très républicaine jour et nuit, pour marquer mon esprit du sceau et du sens du mot laïcité.

Vrai que l’église protestante se situait pile en face de la sortie de notre cour pavée de l’ancien 36 rue Mazelle où nous jouions sans crainte, les uns avec les autres, quel que soit la langue étrangère parlée à la maison, les plats cuisinés et leurs odeurs multiples, qu’il y ait la croix du Christ sur un mur, une main de Fatima dans une pièce ou une Menorah, à la fenêtre. Nous avions l’école pour nous et la langue française pour grandir sans entrave majeure. Le degré de pratique religieuse dépendait du degré de fatigue de cette classe ouvrière à la tâche pour gagner plus, c’est peu dire qu’elle était relative, y compris dans notre foyer d’européens, en quête d’une vie meilleure et d’intégration, ou mieux dit, rêvant d’aller au fleuve sans renoncer à sa source.

Assez précocement, j’avais noté nombre de points communs entre les uns et les autres. Pourtant, je demandais pourquoi il fallait marcher jusqu’à Saint Eucaire pour la messe, alors que nous en avions une église à notre porte. Réponse franche «ils n’aiment pas la mère de Dieu et pour nous, c’est la plus importante, mais ils sont comme nous, des gens de bien. De toute façon, si Dieu existe, c’est le même pour tout le monde». Le fait que maman s’appelle comme la maman de Soraya (Fátima) me rassurait finalement sur notre égalité, excepté ce petit accent aigu traînard sur le premier a, dans la langue de Camões, instillant un doute. En tout cas, cette différence ténue ne pouvait pas me séparer de cette amie parce que les siens prient le vendredi et nous le dimanche et d’ailleurs, s’il fallait obéir à toutes les interprétations des textes du Livre, tous les jours et plusieurs fois par jour, nous serions épuisés. Croire au ciel me semblait déjà bien trop exigeant et notre maîtresse de cette année scolaire 83-84, que je trouvais pourtant si royale de sévérité, avec son Dalmatien, pour seul compagnon en classe et à la maison, nous avait transmis le bon message. Dès le CP, elle avait expliqué que la République, son école, ferait de nous des citoyens libres, qu’en sachant lire et écrire, nous pourrions déjouer tous les mauvais tours absurdes que la vie nous jouerait, que cette même République nous porterait toujours secours, à condition de s’occuper un peu d’elle réciproquement. «Les enfants, concernant Dieu, c’est un peu moins sûr…».

Si ma génération de ces années d’école primaire avait vaguement entendu parler des guerres, des barbares du passé, de la folie des êtres humains, de la famine des enfants dans le monde, ces années-là furent une promesse où tous nos rêves étaient possibles, au sein d’une école pensée pour qu’éclore le meilleur de chaque élève. Comme chaque autre école de France, selon le vœu, le sacrifice et le legs des hussards noirs de la République du XIXème siècle d’abord, dont Charles Péguy à qui revient la paternité de ce surnom donné aux instituteurs publics à cause de leur costume noir, après le vote des lois scolaires de Jules Ferry (1881-1882). Ces lois fondamentales qui affirmèrent la République dans son idéal d’égalité, en rendant l’instruction primaire publique, gratuite et laïque, sans oublier le vote de la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905. Évoquant leur combat, nous leur devons de grands progrès tel le suffrage universel pour élire les conseillers municipaux, conseillers d’arrondissement, conseillers généraux, députés, la laïcité de l’État et de ses administrations ainsi que la citoyenneté active.

Leur courage a persévéré au XXème siècle avec des personnalités déterminées malgré moult attaques féroces répétées contre la République et comment ne pas citer Jean Zay dont la pensée émancipatrice et humaniste a démocratisé l’école pour faire de cet antre «(…) l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas» (2).

Ces années 80 françaises poussaient l’espoir des rêves d’égalité de ce 10 mai 81, en dépit du plomb qui caractérisa celles d’autres pays voisins, notamment en matière d’éducation et ce, jusqu’à ce qu’un autre Ministre de l’Éducation nationale, le philosophe Vincent Peillon, décide d’accrocher une Charte de la laïcité à tous les murs des écoles afin que le XXIème siècle tienne toutes les promesses d’émancipation où l’école doit réussir à arracher les élèves aux déterminismes familiaux, ethniques, religieux, sociaux, etc. Loin de mépriser les religions, la laïcité rassemble, elle ne sépare pas. L’école sauvée symboliquement in extremis il y a quelques jours par un hussard noir, bien malgré lui, après des coups de couteau obscurantistes.

Le mur de Berlin s’effondre en novembre 1989, j’entre au collège et la joie des enseignants est belle alors «évitez les murs qui séparent et qui excluent, parlez-vous toujours sinon c’est sans issue même si la démocratie est très difficile, si difficile. Le sang qui coule dans vos veines est commun depuis des millénaires à tous les humains».

L’Article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 le rappelle depuis près de 231 ans. «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits (..)». Ce message a conquis le monde mais rien n’est acquis depuis cette date, y compris au pays des droits de l’Homme. Bien des têtes ont été coupées après l’Ancien Régime parmi les courages qui nourrissaient le rêve d’égalité réelle, beaucoup de sang a coulé chaque fois que ces acquis fondamentaux ont été attaqués jusqu’au crime contre Samuel Paty, un crime contre l’humanité selon les musulmans eux-mêmes, croyants ou non croyants, dixit le Coran.

Des enfants de France, nés de parents étrangers, que nous étions dans ces années 80 où la mixité culturelle, cultuelle et sociale a existé avant de devenir un concept des sciences humaines et sociales et, par la suite, un objectif politique, nous n’aurions jamais cru que la barbarie reviendrait à maintes reprises en Europe et, en France, pour déclarer la guerre à la République, en tuant des braves, comme des journalistes, des gardiens de la paix, un enseignant au service de son idéal: une vie digne pour chacun, l’égalité des êtres et de leurs chances, l’aboutissement de leur vie, plus libres que jamais des déterminismes sociaux dans lesquels plusieurs décennies nous auront enfermé puis séparé, faisant de notre territoire un archipel éclaté en morceaux qui s’ignorent, voir se haïssent pour trahir le caractère indivisible de notre République.

Attentat après attentat, la peur s’est installée et l’invasion des idées extrémistes a progressé dans les têtes. D’autres personnes engagées, parmi les intellectuels, les artistes, les avocats, les enseignants, les citoyens anonymes perdront peut-être la vie, faute de protection policière permanente, lorsqu’ils dénonceront l’absence de décence et de dignité non seulement pour leur vie mais celle de tous leurs frères humains. Est-ce acceptable de vivre ainsi, dans la peur, à l’école, au travail, dans une association, dans un parti?

C’est non, ils n’auront ni nos rires, ni nos têtes, ni nos rêves! Mais cessons de regarder ailleurs. La compassion nous arrache le cœur mais le sursaut n’appartient pas exclusivement à la sphère politique, à ses responsables auxquels nous accordons de moins en moins de confiance, mais aussi et surtout à chacun de nous parmi le corps citoyen. Il faut analyser les racines du mal pour éviter que le mal persiste et finisse par nous vaincre, car le terrorisme islamiste peut et doit être éradiqué en tant qu’idéologie, projet et organisation politique, sous couvert d’ordres divins. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire humaine que nous refusons le chaos ou le néant pour horizon émanant de tarés qui pensent le mal et le perpètre dans l’apathie la plus parfaite. Plus aucune place aux doutes, à la tergiversation face aux propos et aux comportements victimisants ces assassins. Il est urgent de les combattre, à commencer par empêcher les réseaux sociaux, en quelques like de devenir la nouvelle faux de la mort.

Il faut apprendre de nos défaites. Quelles défaites? L’une essentielle est d’ordre moral, à ne plus dénicher d’excuses aux discours victimaires car ces barbares s’attaquant aux trésors de la civilisation, violent, massacrent, tuent sans foi ni loi et d’entendre dire «les victimes l’ont bien cherché, non»? N’est-ce pas Charlie Hedbo? Combien se cachent ou renoncent, à la moindre adversité? Combien trahissent dès que le combat s’enlise ou s’éternise? Combien d’entre nous préfèrent le côté repéré d’où la violence s’apprête et qu’on croit invincible plutôt que le travail patient, discret et infatigable des petites comme des grandes volontés à chérir le Bien commun?

Il est temps de prendre parti et de choisir le camp de celles et ceux qui défendent la liberté de penser, de croire ou de ne pas croire, d’être respecté dans leur choix, sans péril de vie, dans l’exercice de leur citoyenneté, de leur métier, menaçant l’existence individuelle et collective. La terreur n’est pas un projet de société d’autant perpétrée au nom de la vengeance d’un Dieu qui n’a jamais rien demandé.

Loin, au cœur de ces années 80, sans séparatismes visibles installés, démunis face aux maux de toutes sortes, déjà des phrases pourries antisémites, antimusulmans, xénophobes noircissent les pierres de Jaumont, souvent d’esprits morts-vivants plus que vivants, un adage portugais populaire me revient, après bien des questions sans réponses: «Dieu ne dort pas». Peut-être pour mieux accepter l’insupportable lenteur du combat pour la Justice et son accomplissement? Tant mieux, il serait tant qu’il s’y mette contre ces satans de la liberté de conscience. Nous sommes tristes mais désormais bien réveillés, définitivement réveillés contre leur projet qui condamne la République à mort. Impossible République? Nous répondons: République toujours! Nous ne sommes plus des sujets qui courbent l’échine, nous sommes des citoyens qui se tiennent debout. En ce sens, ces quelques mots de Ferdinand Buisson (3) nous oblige, «Citoyens, je vous en prie, réfléchissez-y: est-ce qu’on apprend à penser comme on apprend à croire? Croire, c’est ce qu’il y a de plus facile. Et penser, c’est ce qu’il y a de plus difficile au monde».

Monsieur Paty, Monsieur le Professeur, vous entrez dans notre mémoire, vous entrez dans l’Histoire. Comptez sur nous pour renouer avec la promesse que la France a faite, un jour, aux siens, nés sur son sol ou d’ailleurs, comme au monde entier: Liberté, Égalité, Fraternité et… Laïcité!

 

Notes:

(1) Premier évêque itinérant de Trèves, vers l’an 250, chargé de christianiser les villes de Metz et de Toul.

(2) Jean Zay, avocat et homme politique français, Député, Ministre de l’Éducation nationale sous le Front populaire (1936-1939). Assassiné par la Milice en juin 1944. Mort pour la France.

(3) Ferdinand Buisson (1841-1932) est un philosophe, pédagogue et homme politique français. Il est cofondateur, en 1898, de la Ligue des droits de l’homme, qu’il préside de 1914 à 1926. De 1902 à 1906 il est Président de la Ligue de l’enseignement. En 1927, le prix Nobel de la paix lui est attribué conjointement avec l’Allemand Ludwig Quidde.

 

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